Vous avez dit crise de la représentation?

Nous vivons incontestablement une grave crise de la représentation, mais elle n’est peut-être pas là, notamment au coeur de la Ve République, où trop de nos compatriotes se délectent de la situer et où d’autres désignent qu’elle est.
Ce que porte en elle une aussi longue crise de la représentation que celle que notre pays traverse, c’est la difficulté à se reconnaître dans le fonctionnement des institutions, dans la représentation politique, dans sa propre culture, et, au bout de ce phénomène, dans la République.Cela nous place dans une gigantesque confusion où nous sommes collectivement englués et cette confusion est devenue le guide que nous chérissons. C’est par elle que nous en sommes à considérer que la solution à notre trouble est de réaliser en quelque sorte un parlement à notre image, en terme de parités, d’équilibre des forces, et d’illusions, comme si, la représentativité était assurée par une simple et mensongère tentative de réplication permanente, dans le grand manège de nos avatars médiatiques.
On sait que cette course ne satisfera ni personne ni le but que nous assignons d’abord aux institutions, celui – même si nous sommes prés de l’oublier – de nous dépasser afin que, justement, nous puissions nous y reconnaître et nous y ressourcer.Si l’on admet qu’il y ait une crise de la représentativité, il est possible d’aller au delà du miroir, de le traverser, et d’aller à la première des institutions. Il me semble, alors, que cette difficulté se trouve toute entière dans le fait que nous ne nous reconnaissons pas dans l’argent autant que nous devrions pouvoir le faire.Certes, nous l’aimons, nous le désirons, nous le haïssons parfois, mais nous n’avons pas avec lui, avec ce qu’il représente, un rapport aussi sain et équilibré qu’il devrait l’être.

Car l’argent – le dit-on?  le dit-on assez? – constitue la représentation fiable et impartiale de ce que nous sommes, de la valeur que nous générons, du patrimoine que nous avons constitué, et de la qualité du projet collectif que nous portons et transmettons, à l’échelle de l’Europe puisque l’Europe est désormais l’amplitude naturelle de notre dessein.

L’argent a, de fait, un rapport direct et universel à la qualité de notre culture toute entière, qui comprend la capacité capitalistique, industrielle et commerciale.

J’affirme et je crois que je suis personnellement dans l’Euro comme le Chinois est dans le Yuan, le Russe dans le Rouble, etc, et comme le citoyen américain est dans le Dollar qui affiche curieusement sur le billet vert doublement sa devise puisqu’elle se confond aussi dans l’affirmation « In god we trust » ce qui en elle-même permet de réunir une double extrapolation.

Nous devrions pouvoir assurer quiconque, compris dans l’espace de notre devise, qu’il est lui-même là, présent, dans la structure et la valeur du moindre euro et cette conviction, qui permet d’établir par ailleurs la cohérence d’une chaîne de valeurs et de conduites, devrait être initiée chez tout sujet dès son plus jeune âge, afin qu’il disposât des moyens de se reconnaître dans la force – ou la faiblesse – de sa monnaie.

Il est effarant de considérer
la répulsion, le mépris,
que l’on transmet
à l’égard de l’argent

Elle devrait l’être dès le début de la construction de l’être, afin que nul ne soit en définitive perdu et égaré dans son propre monde économique. Car tous ne tarderont pas à voir comment leur existence sera vouée, et peut-être malheureusement soumise par incompréhension, à l’argent ou au manque d’argent.
Il est effarant de considérer la répulsion, le mépris, que l’on transmet, à travers une culture politique pernicieuse, à l’égard de l’argent, qui l’a ramené dans son état le plus vil et caricatural, car notre époque est devenue experte et s’y complaît malheureusement en au moins un domaine, celui de la dérision.
Cela offre beaucoup de distraction, au sens littéral, tel qu’il se devine. Je ne crois pas être tolérable l’injustice qui naît du fait que certains sont initiés et intéressés à cette dignité quand les autres, demeurés à l’extérieur de ce savoir, sont livrés et maintenus au vulgaire de leur condition, et aliénés, au sens littéral. “Je suis libre à l’égard des forces de l’argent, que je défie le regard clair”, proclamait en novembre 1980, sur les terres de Jaurès, le futur président François Mitterrand. En 2012, François Hollande, dans le discours dit du Bourget, se pose en ennemi intime de la finance honnie et provoque le même et étrange processus de sidération médiatique qui a abouti, quelques semaines ou mois plus tard, à une sorte de conversion forcée à l’orthodoxie économique.Entretenir un rapport intelligent à l’argent n’a pas principalement à voir avec la science économique et monétaire. Cela a tout à voir avec la philosophie, la citoyenneté, l’urbanisme, la création, l’invention, l’échange et la vitalité.
Avec, aussi et surtout, la morale.

Qui a obscurci et dénaturé cette relation nous a affaibli, pour le bonheur et la vanité de quelques facilités oratoires telles celle de se désigner comme l’ennemi de la finance ou des forces de l’argent, pour la satisfaction perverse de catalyser au profit de son mouvement ou de sa doctrine politique les frustrations de la population, réduite à un rôle de consommateur de biens et de services, et d’enflammer, plus encore qu’elle ne l’est, une fantasmagorie exagérée autour de l’argent.

La sympathie dont bénéficie tel trader jugé responsable de la volatilisation sur le marchés de plusieurs milliards d’euros, tandis que le p.d-g de la banque qui l’employait est voué aux gémonies, nous dit quelque chose de notre rapport à l‘argent. Son chemin de pénitence médiatique jusqu’à Rome et la manière dont il y a été accompagné et soutenu particulièrement par le parti du gauche, est éloquent.

Cette fantasmagorie resurgit aussi autour de l‘or, de son rapatriement. Marine Le Pen, pour le Front National, demande à la Banque de France, un audit sur nos réserves d’or.
Les réseaux sociaux, via certains sites d’information alternatifs, se plaisent à donner du retentissement au phénomène de rapatriement de l’or par l’Allemagne ou les Pays-Bas, en y voyant le signe de la chute imminente de l’Euro.

Ce mouvement consiste, alors que nous traversons un moment économique et historique fragile à réintroduire, même par inadvertance, l’étalon-or, comme garant des échanges commerciaux et comme valeur suprême. Il porte en lui des pentes inquiétantes qu’il est navrant de voir encouragées par des hommes ou femmes politiques qui se voudraient hommes ou femmes d’Etat.

Il me semble, au contraire de cela, que l’économie moderne a gagné lorsqu’elle a pu s’affranchir de cette référence, car elle n’a pu le faire qu’en faisant prévaloir une autre valeur étalon, celle de l’économie réelle, présente et non rétrospective, de sa puissance, de sa cohérence, tout ce qui nous fait, les hommes et les femmes, acteurs majeurs et émancipés d’un système économique et de son potentiel.

Etre libéral, c’est fonder notre espoir, notre avenir, là dessus. Et donc cela implique de désentraver au mieux que nous le pouvons ce processus afin qu’il puisse s’accomplir et nous sauver du chaos, qui n’est jamais trop loin, ainsi que les Argentins ont pu l’éprouver, ainsi que les Grecs, plus proches de nous, s’efforcent de s’en extraire.

Bien sûr, on peut préférer l’or. Je préfère, pour ma part, demeurer en mesure d’accorder ma confiance au peuple grec dès lors qu’il délibère l’affirmation de ce que pourra être sa constance et dans quel ordre elle se place.

Notre crise de la représentation
est béante, et elle ne peut le rester,
car étant béante et elle nous expose
à toutes sortes de dégradations et d’altérations

J’aimerais que chaque instituteur mette une pièce d’un euro sur le bureau de chaque élève et entre dans un dialogue avec lui, pour l’amener à se voir, mieux que Narcisse, dans la pièce. Que vaudrait cette pièce si cet enfant n’était pas là? Si tous n’étaient pas là, en nombre suffisant pour assurer une démographie positive? Quelle pourrait être sa résonance atomique si tous apprenaient mieux et se comprenaient mieux? La politique nataliste n’est donc pas, à cette aune, qu’une politique strictement familiale et l’on comprend mieux alors les besoins particuliers de l’Allemagne en matière d’immigration, comme on mesure mieux la détresse de la Russie qui, à la différence de l’Allemagne qui est au coeur de la construction européenne, se trouve excentrée, isolée et qui peut-être se considère exposée, à terme, à des prédations, sentiment que la chute du Rouble accroît et exprime peut-être dangereusement.
Les Russes méritent donc une monnaie qui leur ressemble, ce qui implique d’eux, et de leurs gouvernants, des choix qui ne semblent pas être ceux qu’ils suivent actuellement.Il ne serait pas inutile donc que la première minute de la journée d’étude des écoliers soit consacrée à permettre à chacun de pouvoir se reconnaître, ou se deviner, dans un élément de la monnaie commune et de concevoir à quel titre et dans quelle mesure il ou elle est intégré à la valeur de cette monnaie, et déjà attendu, perceptible, en elle.J’insisterai, au cours de cette pédagogie sommaire et primitive, sur le fait que l’attention dont chacun fera preuve sur ses devoirs et son accomplissement affecte de manière invisible et à tout instant la valeur de l’argent et que si la valeur, le cours de l’Euro, demeure invariable, la masse de ce qu’on peut se diviser, elle augmenterait. Ou diminuerait.
De fait, le vol, la contrefaçon, les bulles spéculatives, sont des actes sacrilèges et affectent la communauté.

Puisque le latin, comme creuset de notre langue et de notre parole a été abandonné, à telle enseigne que des mots et des notions entières nous échappent singulièrement, il faut surplomber notre culture toute entière par la qualité de notre rapport à l’argent, la valeur que nous lui accordons comme la valeur que les autres lui accordent, car il dit, dans son vocabulaire, beaucoup de choses.
Il est, en définitive, le plus sûr des oracles.

Il ne s’agit pas de se vouer corps et âme au Veau d’or, à ses vanités, loisirs et perditions, mais au contraire de retrouver, à travers l’argent, le sens et les disciplines de ce qui maintient, renforce ou diminue sa valeur intrinsèque et extrinsèque.

Dans “Ebauche d’une Critique de l’Economie Politique”, Karl Marx questionne: “Si l’argent est le lien qui m’unit à la vie humaine, qui unit à moi la société et m’unit à la nature et à l’homme, l’argent n’est-il pas le lien de tous les liens ? Ne peut-il pas nouer et dénouer tous les liens ? N’est-il pas, de la sorte, l’instrument de division universel ? Vrai moyen d’union, vraie force chimique de la société, il est aussi la vraie monnaie « divisionnaire »”.
Par “divisionnaire”, Marx remonte vers l’origine latine de la locution « devise ».

Je ne me trouve donc pas hérétique – et si cela devait être, cela pourrait être mon devoir au réel – en énonçant ce qui me semble être évidence: l’argent est notre mesure, et les crises qu’il connaît qu’elles soient monétaires ou spéculatives, sont de prime abord des crises que nous avons avec nous-mêmes, par manque de cohérence politique, de rigueur, d’effort, de vision, de culture.

Il a fallu un génie immense pour concevoir cet instrument fondamental qu’est l’argent et pour avoir parfait son principe, ses mécanismes et les lois qui en régissent le cours et l’emploi. De l’avoir étendu de manière à permettre de s’accorder sur un système de construction et d’affirmation de valeur, de convertibilité. On pourrait même admettre que dans son origine et sa vocation, il y a quelque chose de divin.

L’authentique trésor, ce n‘est pas l’or, c’est l’adhésion du citoyen au système qui fonde et perpétue la valeur et permet à chacun de pouvoir se trouver récompensé de ses efforts et maintenu dans la perspective de son histoire. On pourrait garantir, en le convertissant en volonté et obligation, beaucoup de choses qui ne soient pas à fonds perdu, cela sur la dynamique de l’histoire et de la civilisation humaines.

Notre crise de la représentation, telle que je me suis efforcé de la définir ici, est béante, et elle ne peut le rester, car étant béante et elle nous expose à toutes sortes de dégradations et d’altérations.
Puisque notre monnaie désormais est l’Euro, cette crise dépasse les frontières nationales. Une partie non négligeable d’entre nous, sans être une majorité, ne veut pas se reconnaître dans l’euro, et une autre partie se borne à s’y résoudre simplement.
La construction de la monnaie commune aurait dû être un moment clé de l’histoire européenne et on se rend compte que la mutation et la convergence des systèmes ne s’est pas réalisée aussi bien que cela aurait dû être le cas.
Elle n’a pas atteint, je veux dire pleinement, le stade de l’appropriation. Et cela est dommage.

Je n’ai jamais trouvé mon compte dans la bruyante et persistante critique qui a accompagné la construction européenne réalisée par le versant du marché unique puis de la monnaie unique, et modérément goûté, par une intuition que je m’efforce de faire la plus sûre possible, à cette facilité politicienne qui a été de déplorer que cette construction n’ait pas été d’abord “politique et sociale”.
Je présume qu’elle aurait été alors impossible parce que la plupart des intérêts auraient été indépassables et inconciliables.
Si elle n’a pas été politique et sociale, c’est que certains de nos femmes et hommes politiques n’ont pas su dépasser les querelles idéologiques pour nous permettre d’appréhender l’ère qu’on aurait pu ouvrir par la pédagogie de la monnaie unique, en rendant intelligibles les processus et les enjeux de la convergence.
Nous avons encore la faculté de les faire aboutir. A défaut, en croyant revenir en arrière, nous ne trouverions que ce qui reste après que nous l’avons quitté: une illusion.

Comment une civilisation digne de ce nom peut-elle prospérer sans être capable de se réunir et s’entendre, même par simple intuition de son intérêt, sur le véhicule que représente la monnaie commune et d’être capable d’y intégrer tout ce qu’elle a été, tout ce qu’elle est et, plus encore car tout n’a valeur qu’en se conjuguant au futur, tout ce qu’elle veut être?

Dans combien de temps, l’Afrique en plein développement se donnera-t-elle une monnaie unique et quel territoire, quel rassemblement de ses vertus, couvrira-t-elle?

Bien à vous.

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