La Russie légitime. l’Europe non?

J’ai évoqué, dans la contribution précédente, intitulée « Les heures impossibles de la démocratie russe », le défi que la Russie nous impose de relever. Elle nous l’impose car ce défi, parmi d’autres, devra permettre à l’Union européenne de se forger elle-même le récit de son histoire.
Elle n’a eu que très rarement l’occasion d’avoir à se définir, à définir par conséquent, les moyens de sa force, de sa protection, de son identité, par rapport à une puissance telle que la Russie qui projette, elle, avec de plus en plus de netteté le désir de sa propre histoire continentale, amorcé à partir du nationalisme russe.

Il convient de s’arrêter sur ce nationalisme russe pour mesurer combien et comment il est extrêmement attractif  et susceptible de l’être plus encore au point d’agréger à lui d’autres nationalismes. Ce serait la face sombre de l’Europe des Etats-Nations qui se formerait là et elle est pourtant à l’oeuvre par le biais de sympathies réelles aux Russes.

A cet égard, on ne peut que constater, sur la question de la livraison des deux navires de guerre Mistral à la Russie comment, pour ne citer que lui, le Front national a à la fois milité – voir lien – pour le strict respect du contrat commercial et contre la souveraineté de l’Ukraine, « Maïden » ayant été un coup d’Etat avec en sous-main les Américains.
La légitimité de la Russie, pour eux – et ils sont nombreux à avoir également pour conviction que l’Europe n’a pas sa propre légitimité – est incontestable.
Cette symétrie, un peu paradoxale, est instructive.

Il y a des alliances objectives dans l’air. L’image de la Russie forte, incarnant une Occidentalité décomplexée et assumée, est de nature à former un levier idéologique que peuvent s’approprier certaines forces politiques, à l’extrême-droite comme à l’extrême gauche et parmi les souverainistes comme le démontre Philippe De Villiers dans sa dernière interview, dans nos pays puisque ce paradigme est mis à leur disposition.

Le XXIe siècle est, pour l’Europe, le siècle de sa reconstruction. Elle renaît de ses cendres. S’extirpe des méfaits de la guerre froide qui se réinvite aujourd’hui sur notre continent sous une forme différente mais avec des effets qui pourraient être analogues.
C’est dans ce contexte bien particulier que l’Europe doit redresser son destin et réalimenter son histoire par des faits marquants et décisifs.
Le premier d’entre eux, c’est de dire que l’Europe n’hésitera pas, au delà de circonvolutions jusque là compréhensibles, à défendre son intégrité et sa dignité.
La Russie lui en procure l’occasion historique car l’une et l’autre commandent de ne pas abandonner Kiev car à Kiev, n’en déplaise à ses infatigables contempteurs, c’est l’honneur de l’Europe qui aussi est en jeu.

Même si elle n’est toujours pas joignable à un numéro de téléphone, comme le déplorait en 1970, Henry Kissinger, elle entre dans la réalité du monde comme une entité dont l’essence précède l’être.
On perçoit son essence. On attend son être, c’est à dire les Européens eux-mêmes.
On attend qu’ils soient inscrits dans un destin et une civilisation commune et revendiquée comme telle, cela en dépit de la variété de ses paysages, de ses peuples, du fait que les uns sont riches, jouissent d’un PIB élevé, quand d’autres ne le sont pas.

Nous avons des avions européens, un programme spatial, des programmes d’étude, des cursus universitaires, des laboratoires de recherche, un embryon d’armée, mais nous manquons de l’essentiel, le sentiment d’être unis par un destin qui nous est commun non pas parce que c’est dit mais parce que, chaque jour, c’est à cela que nous contribuons et que nous saurions défendre un processus que nous savons inachevé mais en cours.

Nous continuons de raisonner de manière centrée sur nos Etats-nations. Mais l’Europe n’est pas une question de parallaxe. Elle est une identité complexe partagée. Elle nécessite un plan de protection en matière de défense qui est propre à son intérêt et à l’intérêt de ses membres, peut-être sur le modèle du traité de l’Atlantique nord, mais aussi, au plan politique, des avancées sérieuses, enfin, en matière d’harmonisation fiscale et sociale qui constitue l’obstacle à franchir pour dépasser le suivant.
La France, par le niveau d’une fiscalité prohibitive et un modèle qu’elle est la seule à entretenir, rend ce processus de convergence indépassable. Elle a donc une responsabilité particulière à résoudre devant l’Europe.

La Russie, aujourd’hui, interroge l’Europe sur ce qu’elle est et sur ce qu’elle est capable d’être. Elle n’ignore pas les doutes qui nous traversent et le renoncement qui nous menace. Elle exploite et encourage nos faiblesses. Elle ne nous pense pas en mesure de relever le défi que sa lente et lourde stratégie nous impose.
Je crains qu’elle ne s’arrêtera pas sur ce chemin qu’elle voit comme celui de sa résurrection et du retour de sa super-puissance. Elle ne s’accommoderait pas d’une Europe, puissance politique, économique et morale.

Chaque étape qui nous voit céder ou lui en donner l’impression concrète la renforce dans sa résolution et dans le sentiment de sa légitimité historique, légitimité qui ne s’encombre pas de violations en tous genres, pour paraphraser avec un peu de liberté Alexandre Dumas, tant qu’elle fait des enfants à l’histoire. Mais l’Histoire, la grande, est peut-être aussi un récit en quête d’anticipation*
Mais si, bien sûr, la seule menace sur l’Europe, c’est l’Islam et quelques djihadistes qui monopolisent nos regards, alors Poutine, dont il faut entendre qu’il est de plus en plus populaire dans son pays fort d’une popularité de 80%, a beau jeu.
Y compris lorsqu’il se pose comme l’allié le plus résolu face au terrorisme islamique.

Bien à vous.

* Du latin ante cipare : prendre les devants.

A lire l’éclairante analyse stratégique publiée par le colonel René Cagnat, docteur en Sciences Politiques, et Serghieï Massaoulov, Docteur en philosophie, directeur du Centre de recherches prospectives (Kyrgyzstan). Elle n’est excellente que par ce qu’elle laisse lire en creux des tentations géopolitiques et des enjeux.

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Une réflexion sur “La Russie légitime. l’Europe non?

  1. […] d’opposer sa nature, ce que j’appelais de mes voeux dans un précédent post intitulé « La Russie légitime. L’Europe, non! » à celle de la Russie d’autant plus dangereuse et imprévisible qu’elle est en […]

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