Classé sans suite

Si la compréhension physique de l’univers est un domaine qui nous dépasse, pourquoi un domaine de la métaphysique ne nous dépasserait-il pas lui aussi?
Pourtant, si nous sommes incontestablement le produit d’une physique, nous nous sommes dépossédé progressivement de l’idée de pouvoir être aussi, simultanément, le produit et le siège d’une métaphysique, qui nous accorde le privilège de la conscience et de l’intelligence.
Cette rétractation de l’ordre de la métaphysique, de la transcendance, singulièrement depuis que nous avons percé ou cru percer certains de nos mystères et développé un environnement matériel avancé, augmente ses ravages que nous revendiquons comme l’ultime liberté alors qu’il se peut qu’elle ne puisse n’être qu’une insigne bravade à l’égard de ce que nous sommes, chacun individuellement et compris dans l’ensemble qu’il forme avec les autres,  dans un monde lui-même tel qu’il est, offert à la conscience que nous avons ou que nous pouvons avoir de lui.

Le destin d’une personne se constitue de manière étrange et obéit à des forces dont il est difficile d’appréhender la nature, comme les tenants et aboutissants.
Jamais de la vie, je n’aurais dû me lever en moi-même comme je l’ai fait.
Rien n’aurait dû m’y pousser car je ne me suis jamais vu comme disposant des capacités de porter plus que ma pauvre personne.
Il y a probablement, dans l’enfance de chacun, des clés infinies qui se présentent et disparaissent si on ne se saisit pas d’elles. J’ignore comment ni pourquoi elles se révèlent. Et même si elles se révèlent à tous. Ce que je voudrais croire possible.

J’ai de ma propre enfance bien peu de souvenirs mais je me souviens d’un écolier, qui n’était pas particulièrement brillant et parfois dissipé après le cours élémentaire.
Il m’amène à un rêve initial, peut-être.
Lorsque je regarde en arrière, et que je discerne comme un fil passant par plusieurs points de mon histoire, je le vois remonter jusqu’à un rêve enfantin. Dans ce songe, je n’étais qu’un enfant dans une assemblée de grands développant un propos qui m’était comme inaccessible, accordant un sens général mais aucune prise pour pouvoir l’attraper. Mais il semblait important.

Je m’interroge parfois sur ces carrefours qui se forment particulièrement à ce moment si particulier du passage de l’enfance à l’adolescence. Il en est un qui est clairement défini dans ma mémoire car j’ai le sentiment qu’il aurait pu m’entraîner dans une version de moi abîmée, peut-être de manière irrévocable.
Ce jour-là, vers 14 ans,  j’ai tenté, alors que je circulais sur un vélomoteur, de voler le sac à une vieille dame. Dépendait de l’argent que je n’avais pas et que je convoitais, la possibilité de participer à un événement qui m’était cher.

J’ai eu être mes mains, la hanse de ce sac. C’est une fraction de seconde qui m’a paru une éternité, mais j’ai eu le sentiment que ce n’était pas deux forces qui s’opposaient entre la victime et moi de ce qui aurait pu être un vol à l’arraché comme il m’est arrivé par la suite d’en rapporter dans les colonnes Faits divers d’un quotidien régional.
Non, une force inattendue, émanant de moi, s’est liée à la force que m’opposait la vieille dame.
J’ai eu comme la sensation physique de ce qu’elle représentait dans cet entrelaps, au milieu d’un après-midi ordinaire, et j’ai lâché prise.
C’est la tentative de seule violence physique dont je me suis rendu capable.
Je me suis comme électrocuté à ma propre conscience.
J’ai la conviction de m’être sauvé de quelque chose, à cet instant.

Mon adolescence fut donc tourmentée. Un peu dissolue. Rebelle aussi.
C’est un autre moment insolite. Je m’en souviens encore car il était tenace, attaché à un besoin d’être dont je souviens avoir écrit que je l’avais protégé en le plaçant, à l’abri de tout, peut-être de moi-même, du fait qu’il était prématuré et vulnérable, sous des kilomètres de plomb.

Peut-être est-ce au cours de cette période paradoxale pour me signaler dans une lettre qui ne pouvait être que maladroite, voire incompréhensible, au Saint-Père qui était à cette époque-là Jean-Paul II. Je me souviens de ce que devait être une phrase dans le déroulé des mots. Je me signalais en disant « Je crois qu’il se passe quelque chose en moi ».

Un destin est peut-être un processus inédit. Même si j’ai été baptisé, si j’ai accompli ma première communion et été dissipé au catéchisme, je n’ai pas été élevé dans un environnement guidé par la religion.

Pendant de nombreuses années, alors même que, contrariant quelque peu mon voeu intime pour ce qui tenait aux filières littéraires qui avaient ma préférence, j’ai été dirigé, par le conseil d’orientation de 3e, vers des études en cycle court, CAP-BEP, en électro-technique.
Cette orientation avait été décrite comme présentant plus de débouchés pour un élève tel que moi.
Elle rassurait mes parents et ne me violentait pas.
Je me résignais.
Pourtant, c’est bien une envie d’écrire qui s’est lentement levée, même si, dans mes premières tentatives, ce qui tentait de s’extirper de la gangue, ce n’était pas l’Albatros de Baudelaire, mais plus vraisemblablement un volatile mazouté, comme les marées noires en livrent.

Je n’étais pas une personnalité complexe car je n’étais pas une personnalité. J’ai l’impression que j’attendais quelque chose de la vie, sans savoir précisément quoi. On me disait autour de moi que je manquais de caractère et « Se contenter de ce que l’on a » était la devise familiale. Ce contenter de ce que l’on a, c’est ce contenter bien souvent – aussi et surtout – de ce que l’on est.
Je ne m’y suis jamais résolu et quand je l’ai fait, quelque chose est venu me contrarier.
Il y a des déclics qui peuvent vous apparaître quand ils n’apparaissent qu’à vous.
Il y a probablement dans le secret des coeurs des mécanismes qui échappent à toute logique. J’espère qu’il en est ainsi pour tous, même si chacun est conduit à l’ensevelir avec méthode et oubli de lui-même.

Le temps du journalisme

Destiné à une carrière d’électricien, métier que j’ai pratiqué pendant quelques années, notamment dans l’intérim, une opportunité m’a permis au début des années 80, de toucher à la presse. Oh, il ne s’agissait que de piges pour la rédaction locale d’un titre de la Presse Quotidienne Régionale, Midi Libre.
De 1983 à 1996, titulaire d’une carte de presse N°36877, barrée dans l’angle de bandeaux tricolores, dont l’obtention me combla comme si s’ouvraient devant moi des perspectives inouïes, j’ai donc exercé cette profession.
J’avais un idéal à révéler et ce métier me semblait indiqué pour y répondre.
Ce furent des années d’apprentissage. Je ne crois pas avoir été particulièrement doué. Mais je me remplissais de chaque petite victoire de sens, de chaque rencontre qui me permettait de déceler quelque chose d’un univers de pensée, d’intelligence, de savoir, qui m’étaient étrangers.
Chaque rencontre particulière était un don. L’occasion de regarder, à travers des êtres et des situations, une réalité singulière comme d’accéder à des moments d’émotion et de sensibilité, ou de surprendre une parole.
Rétrospectivement, je considère que je n’étais pas particulièrement doué pour ce métier. Lorsque je lisais certains de mes grands confrères, je prenais conscience du chemin à parcourir pour espérer seulement les égaler et de tout le déficit de culture générale qui était le mien. Il était béant.
Mais j’avais des fulgurances anonymes. Des sensations.
Une intuition me guidait et me procurait sa légitimité.

Je  considérais alors mon métier comme une fin et imaginais à travers l’évolution des responsabilités qui m’étaient confiées, que j’allais accomplir ma carrière dans ce secteur en acceptant, avec cependant un malaise croissant, tous les codes et conformismes par exemple à l’égard des effets de titre, du journalisme à caractère justicier que Le Monde incarnait.
Je me souviens parfaitement que les rédactions s’ ébrouaient d’impertinences et autres passages du mur du çon, inspirées du Canard enchaîné, par exemple, de Charlie Hebdo, de Libération titres qui formaient avec Le Monde, déjà cité, des sortes de figures tutélaires.
Je n’étais pas à l’aise ni talentueux dans ce journalisme dévoué à l’impertinence comme instrument de vérité. Je ne le suis encore en rien.
J’ai ouvert mon dictionnaire pour vérifier, quand même, si l’on voulait m’y entraîner, ce que signifiait le monde mot « Impertinence’ et s’ il était au moins viabilisé, desservi par les adductions réglementaires.
La définition était: « Absence de pertinence ».
La question pendante est de savoir si un monde habitable peut se trouver être l’absence du périmètre de son monde de référence? Vaste question.

Quelques saut de pages plus tard, de la section des I á la section des P s’entend juste l’initiale, le mot Pertinence m’offrait la perspective de sa définition dans laquelle, ayant l’impression qu’elle m’attendait sagement, je me retrouvai pleinement.

L’année 1995 allait me tirer de cette tranquillité et de la voie toute tracée qui se dessinait devant moi. Je jouissais, et j’en étais conscient, d’un statut et d’une condition qui étaient inespérés. Cela suffit à beaucoup. Mais je ne pouvais pas m’en satisfaire.
J’avais à l’écriture un rapport particulier. Tout le monde est en droit de le dire mais il me semble que j’essayais d’assembler les mots moins pour le propos général qu’ils formaient ensemble, ce qui est ce qui attendu généralement de celui qui rapporte un événement, que pour tenter de le faire en lui faisant atteindre une tonalité propre. Ici, mon propre la.

Parfois, pourtant, je pouvais considérer à la faveur d’une phrase, de quelques mots, avoir approché cette possibilité de relation et, parmi tous ceux et celles qui m’ont encouragé, je crois qu’ils l’ont peut-être fait, en dépit des apparences, pour soutenir cette singularité pourtant inappropriée au monde tel qu’il est et aux règles assignées par le genre journalistique.

Dans la vie d’un petit localier, tel que je l’étais, les occasions de traiter un événement relevant de ce que l’on dit être la grande actualité sont rares. La vie ordinaire est, elle-même, un sujet sans relief apparent. La servir, il est vrai, ne procure pas de gloire, mais, si on le regarde bien, y compris dans ses redirections innombrables, c’est cette vie ordinaire qui est la nature du monde. Et qui recèle sa grâce.
C’est à la vie ordinaire que tout le reste est dédié. Je suis pétri de cette conviction. Et la dignité que revêtent les gens les plus simples dans leur vie de tous les jours est le réservoir de toutes les choses illustres. Nul ne peut corrompre ce lieu. La gauche, en exacerbant – la constituant ainsi en levier politique dédié à son profit – la lutte des classes et l’égalitarisme, en substituant à la société tradionnelle – aujourd’hui la famille – une nouvelle société.

Un jeune journaliste rêve à des ivresses, à l’opportunité de gagner en notoriété.
J’ai été ainsi sensible à cette grande illusion.
Je m’en suis libéré, ce canevas me paraissant tisser, souvent, une image de la réalité insatisfaisante même si elle s’auto-justifiait par la cristallisation des opinions qui sont le nerf, bien plus que la raison, de la démocratie.

Philippe de Dieuleveult avait disparu dans les eaux du fleuve Zaïre. Nous étions en 1985. La disparition de ce présentateur au physique de baroudeur avait suscité de nombreuses thèses avait eu un retentissement médiatique important.
J’avais rencontré, à Lézignan-Corbières, près de Narbonne, où j’assurais la chronique locale, un des équipiers de Dieuleveult qui organisait, si mes souvenirs sont intacts, un raid 4X4 vers l’Afrique ou le Maghreb. Je devais rapporter cette initiative lorsqu’il me livra, sans rien révéler de sensationnel d’ailleurs, son témoignage sur  ces quelques semaines passées avec l’animateur avant qu’il disparaisse.

J’ai pris ce sujet qui tombait du ciel, comme une chance. Il y a de la vanité dans cette tentative de se placer, plus que ce qu’accorde l’ordinaire, dans un peu de lumière.
Je me souviens de cette nuit passée devant une machine à écrire mécanique pour tenter de produire le meilleur texte qui pouvait sortir de moi. C’était une nuit emplie par une puissante tramontane, ou vent du Nord,  l’équivalent du mistral pour les gens de la vallée du Rhône.
Ce fut une nuit blanche pour moi. Parfois, je m’arrêtais dans la rédaction pour écouter, au casque, du Beethoven. C’est curieux, sans être avéré, comme la musique, écouté les yeux fermés et au casque peut faire de vous un univers entier. Cela me permis de terminer, après de multiples corrections tant que l’ouvrage ne correspondait pas à ce que j’attendais qu’il disse, cet article.
L’ayant lu et relu, sans y noter quoi que ce soit à modifier, je ressentis un sentiment de plénitude qu’il m’était rare d’atteindre. J’aurais voulu qu’il durât indéfiniment.
La ville était endormie. Il devait être 5 h du matin. Il n’y avait que ce vent monstrueux appliquant l’alternance de son souffle et de ses rafales. Je suis sorti de l’appartement pour marcher. Mon esprit était en ébullition.
Il s’est passé quelque chose d’étrange alors. Il y avait quelques oiseaux qui volaient. Tout à coup, une rafale de vent, plus forte que les autres, a projeté l’un d’entre eux sur la façade que je crois avoir été d’une de celles qui encadrent l’entrée de la mairie de la localité.
J’ai été frappé par ce premier événement et la puissance presque visible de la force qui avait projeté le volatile. Je n’avais jamais été témoin de quelque chose d’analogue. Le moineau était tombé au sol. Je l’ai pris entre mes deux mains rassemblées dont seul la tête, tombante, dépassait.
Le cou du volatile penchait. Il était inerte. J’ai marché plusieurs minutes avec cet oiseau au creux de mes mains et je l’ai vu alors se réanimer, sa tête se redresser. Je l’ai regardé, stupéfait, pendant quelques secondes, avant d’ouvrir mes mains et de le laisser reprendre son envol.

Pour en terminer avec cet épisode, dès le lendemain, l’article en question a été présenté par mon supérieur au rédacteur en chef. Ce dernier a demandé à parler à son auteur. Je ne saurais pas dire pourquoi, mais je me sentais infiniment flatté d’avoir attiré son attention et d’être, si faible soit le geste, adoubé.

Je ne sais rien dire de cela.
Je me contente de décrire, aussi fidèlement que je le peux. Même s’il ne représente objectivement rien comparé à tout ce qui survient dans le monde, à chaque instant, c’était à mes yeux, dans ce moment-là, une sorte de miracle qui ne livre cependant rien de lui même qui puisse être produit de manière irréfutable et tangible.
Il y a certainement une explication rationnelle à cela.

Les religions, dans leur ensemble, invoquent des signes. Ce qui s’est passé, cette nuit-là, en était-il un? Je l’ai refoulé comme d’autres qui me semblent avoir pu ressortir de cet ordre.
Il en est un autre qui revient à mon esprit parce qu’il avait été détonnant et qu’il avait interrogé, quelque peu, la fascination velléitaire que suscite ce qui a trait à l’énergie.
C’était quelques mois avant de répondre à la convocation pour le service militaire. J’occupais un appartement mansardé au dernier étage d’un immeuble de type bourgeois situé boulevard Marcel Sembat, à Narbonne.
Je ne parviens pas à resituer les circonstances précises mais, à un moment donné, j’ai vu – cru voir? – une boule de feu, du diamètre d’un ballon, traverser l’espace de la seule pièce de vie pour disparaître dans un angle de la pièce.
Je ne me souviens pas si le phénomène visible était accompagné par un phénomène sonore. Je n’en ai pas le souvenir. Mais cela m’a marqué. Je me souviens avoir inspecté les lieux à le recherche de quelque trace noire, qui avérerait la réalité du phénomène, mais il n’y en avait pas.

Prononcer des mots
de nature à changer le monde

Un apprentissage est douloureux et la vie entière est un apprentissage qui nous interroge, au gré des difficultés placées sur le chemin, sur notre ténacité à le poursuivre ou à l’abandonner. L’oeuvre est ignorée jusqu’à ce qu’elle commence à se former et peut-être advient-il que la manière dont elle apparaît, dans ses différents stades, ne soit pas celle qui se déclare ultimement.

Ce combat, qui est d’abord une soumission au sujet, nous oblige à arracher du sens, à gratter comme ces prisonniers enfermés dans des cachots indignes le font, parfois de leurs ongles, les pierres, la calcaire, la matière qui sépare de l’air libre, du ciel, de l’horizon.

Est-ce un poison qui s’insinue alors? Un poison destructeur qui de plus en plus vous fait voir les choses autrement qu’elles s’imposent aux autres, vous révèle les multiples visages des impostures et des satisfactions ordinaires.
Ce temps n’a pas été vain pourtant et je ne le renie pas. Ce fut celui de rencontres éclairantes, de personnalités auxquelles j’aurais aimé secrètement pouvoir un jour me mesurer parce que leur maîtrise apparente du langage, de l’a-propos, de l’esprit, me paraissait un modèle.
Un modèle inaccessible. Car je n’avais à mes yeux aucun atout, ni même le début d’une once de légitimité, pour figurer aussi bien.
Je ne voyais, car il n’y avait toujours que cela à voir, que mes faiblesses et mes handicaps.

L’année 1995 aura été pour moi celle qui, sans que j’en eusse conscience, ma préparait à des grands bouleversements. Pourtant, tout se présentait au mieux. J’avais accédé à un poste de responsabilité au sein de la rédaction de Carcassonne, au sein de laquelle j’avais été comme adjoint au chef d’agence et la direction s’apprêtait à me confier la responsabilité d’un agence, celle de Rodez.
Rien ne paraissait pouvoir rompre les effets de ce charme qui n’est pas sans rapport avec le sentiment de maîtriser le cours et le sens de son existence, comme les fruits que l’on en recueille.

Cette année-là, aux élection présidentielles, rompant avec une inclinaison pour le parti socialiste, j’ai voté Chirac. Il me semblait que tout tournait en rond dans cette France où la thématique de la fracture sociale apparaissait, avec, de la place qui était la mienne, ce que je remarquais davantage: le chômage des jeunes, les déficits, le désenchantement général, l’apparition croissante du phénomène des sans domicile fixe.
Dans le courrier que nous recevions, à l’agence, je découvrais de plus en plus de demandes d’emplois de jeunes journalistes. Je constatais l’impuissance à satisfaire ces demandes et  que le contexte, auquel j’étais associé, était défavorable à ces jeunes gens.

Une voix nouvelle, une personne nouvelle, une politique nouvelle, cela pouvait permettre de relancer un système que je pressentais épuisé, et c’est donc à cet effet que j’avais joint mon suffrage pour permettre ce renouveau. La France allait bientôt connaître le grand blocage, avec des défilés monstrueux déboulant à Paris et en province. Je les ai suivi. J’en ai rapporté les manifestations quotidiennes. Le mouvement social, dont on rebattais les oreilles, je le trouvais immobile.
A l’Assemblée nationale, le chef de file des députés socialistes haranguait le gouvernement dirigé par M. Juppé: « La démocratie n’est pas le problème. Elle est la solution ». La formule claquait comme un soufflet au visage de celui qui se tenait malgré tout droit dans ses bottes.
Tout se bloquait en France. Elle était paralysée, et ceux qui l’amenaient là se félicitait de ce résultat.
L’économie nationale s’essoufflait. Les entreprises souffraient.
Je tenais à témoigner de ce réel au delà du sens que le canevas permettait d’interpréter. Mes confrères, pour une grande partie d’entre eux, se réjouissaient. L’ambiance était électrique. Je voyais l’encéphalogramme de la nation plus plat que jamais. Les indicateurs de vitalité virer au rouge.
Je voyais la France souffrir là où l’exaltation générale me commandait, par le poids des usages et des conventions, de voir une résurgence positive de la démocratie. Elle m’apparaissait infantile. Monstrueuse. Emprisonnée dans ses contradictions, ses incompréhensions, ses carcans idéologiques.
A Carcassonne, les patrons, en relation avec la direction départementale de la Poste, avaient proposé d’assurer eux-mêmes pour leurs ressortissants le tri du courrier. Un entrepôt, dont le lieu avait été tenu secret, avait été transformé en centre de tri, destiné à décongestionner le courrier professionnel qui s’était accumulé.
Les patrons eux-mêmes assuraient le tri. Les commandes, les paiements, les courriers administratifs, bloqués et qui formaient des tas de sac, pouvaient enfin revenir à leurs destinataires.
J’ai eu la faculté de faire un reportage sur ces opérations qui se déroulaient de nuit.
Laurent Spanghero, patron de l’UPA, dont le patronyme est connu des amateurs de rugby, m’avait accueilli et introduit dans la place. Je menais mon reportage lorsque des syndicalistes de la CGT et de la Poste ont fait irruption aux abords de cet entrepôt.
L’action des patrons avait été éventé.
Si ma mémoire est bonne, certains des syndicalistes étaient munis de manches de pioches.
J’ai continué d’assurer mon reportage, y compris en photographiant quelques scènes de la confrontation qui n’a pas atteint le niveau physique.
La tension est retombée.
Le lendemain matin, la CGT Poste organisait une réunion à la direction départementale de la Poste.
Je m’y rendis. Quand j’arrivais sur place, le rez-de-chaussée était comble par une foule assez compacte.
En haut de l’escalier, il y avait des membres de la direction interpelés par la foule et particulièrement le secrétaire général de la CGT.
Celui-ci accusait la direction de tenter de briser la grève, et rapporta les événements de la nuit dont j’avais été témoin. Ce que j’entendais ne correspondait pas à ce que j’avais vu et je sentais la colère en moi.
La goutte d’eau allait faire déborder le vase lorsque l’orateur évoqua la présence d’un photographe, décrit comme un espion, qui prenait des photos pour identifier au profit des patrons ou des renseignements généraux, les syndicalistes.
Mon sang ne fit qu’un tour. C’était de moi dont on parlait. Je devrais dire que je ne sais ce qui m’a pris, mais je le sais. De là où j’étais, je coupais la parole de l’orateur pour lancer un « C’est faux! » et je traversais la foule en sa direction.
Une fois devant lui, ce syndicaliste que je connaissais – et qui est un brave homme, croyant à ce qu’il fait, pour ce que je connaissais de lui – est resté interloqué quand j’ai assuré qu’il n’y avait qu’un seul photographe et qu’il s’agissait de moi et que par conséquent, ce qui avait été dit était une tromperie. A ses côté, la patron fédéral du Parti communiste, assurait lui aussi qu’il me connaissait et que j’étais journaliste. Une gêne s’est alors installée. Les accusations tombaient à l’eau. J’ai quitté les lieux.

J’ai rapporté, dans les colonnes du quotidien dans lequel j’exerçais, cet épisode, car il me semblait éloquent.
D’autres, du même ordre, s’y sont ajoutés. On m’opposait, parmi mes confrères, que c’était le jeu social. Il me semblait spectral et, plus le temps passait, moins je me proposais d’y souscrire de quelque manière que ce fût.

Cette période fût intense et courte. J’en ai perdu la chronologie précise.
J’ai eu une amitié, de courte durée, avec un stagiaire de l’ENA, issu de la troisième voie, si c’est bien ainsi qu’on la définissait. Il était fils de paysan et natif de l’Aveyron. Il m’a fait une confidence un jour que nous discutions du pays. Selon lui, j’aurais dû faire l’ENA. Je ne sais pas, mais j’ai considéré que c’était flatteur car, au gré des rencontres et en dépit des reproches dont certains d’entre eux peuvent faire l’objet, puisqu’on en fait les boucs-émissaires d’une impuissance qui est cependant produite et organisée par le peuple lui-même, pétri de ses conformismes et sa propre inertie, même et surtout lorsqu’elle se drape de démocratie.
J’ai vu souvent des serviteurs de l’Etat, ayant de lui une haute idée.
Je sais. Je ne suis pas complaisant.

A la suite de cela, j’ai vu grandir en moi le besoin de sortir de ce noeud coulant qui se resserre sur la réalité jusqu’à l’étrangler. Quel malaise et en même temps quelle espérance. Ce qui s’annonçait à mon esprit, même informe et comme étranger, il était nécessaire que j’en poursuive la quête.

Un après-midi, je m’étais déplacé dans un centre aéré, dans la Montagne Noire, où je devais rendre compte de la présence de jeunes dits difficiles, venus des banlieues. Arrivé sur place, je me suis dirigé vers le groupe d’adolescents. rassemblés sur un petit pont qui enjambait un ruisseau transformé en mare boueuse. Au fur et à mesure que je m’approchais d’eux, je les voyais en proie à la jubilation et jetant des pierres dans la boue. En les rejoignant, à ma stupéfaction, la boue grouillait de têtards tandis les jeunes garçons, implacables, les caillassaient.
Je suis allé à eux et je me suis surpris de leur dire: « Vous êtes vous-mêmes des têtards et c’est la vie qui va vous jeter comme vous le faîtes des cailloux ». C’était sorti de moi avec la force d’une évidence aussi implacable qu’était leur propre brutalité.
Il y a des pierres qui tombent sur beaucoup de gens. Aujourd’hui plus qu’hier, me semble-t-il. Et je ne suis moi-même pas épargné.
Au contraire.

C’est un des derniers articles dont je me souviens, précédant ma démission.
Ma décision étant prise, j’ai écrit une longue lettre à la personne qui dirigeait le quotidien et qui, treize années plus tôt, avait été celui qui m’avait embauché lorsque j’ai été présenté à lui. Il s’agissait pour moi de bien signifier les raisons de mon choix et, si je me souviens bien des mots que j’avais employé, j’avais insisté, ayant décrit l’état dans lequel les événements qu’avait connu la France au cours de cette période – dissolution, cohabitation, mise en oeuvre des 35h, etc – m’avaient mis.

Je ne me reconnaissais plus ni dans la peuple auquel j’appartenais, ni dans la profession qui était la mienne. Quand mes compatriotes, attachés aux acquis sociaux, à leurs situations, s’y agrippaient comme la moule à son rocher, j’affirmais que ma place n’était pas à moi, qu’elle pouvait être occupée par quelqu’un d’autre de la même manière et que, par voie de conséquence, ayant mangé mon pain blanc, appris dans les postes que j’avais successivement occupé, par les rencontres que m’avaient permis de faire ma carrière, il était temps pour moi d’entamer autre chose.
J’ai démissionné comme cela. En insistant sur le fait que, si je démissionnais, c’était pour m’investir d’une autre mission.

Je remercie le colonel du groupement de gendarmerie de Carcassonne, dont hélas je ne me souviens plus le nom, pour le dernier conseil qu’il m’a donné et qui s’est révélé si essentiel. Lorsqu’il m’a trouvé seul, attablé au restaurant La divine Comédie -cela ne s’invente pas -, en face du Palais de Justice à Carcassonne, il m’a invité à sa table pour que nous dînions et bavardions ensemble.
Je venais de poster ma lettre de démission à l’attention du P.d-g du quotidien régional au sein duquel j’avais jusqu’en 1996 et j’étais désemparé par ce geste qui me projetait dans un inconnu que je présumait, connaissant mon caractère irréductible, devoir être âpre. Je n’ai pas été déçu.
Au moment de nous quitter, cet officier m’a dit: « Ecoutez bien ». Quand il a prononcé ces mots, en moi-même, je me pensé qu’il était bien à sa place, cet homme, s’il pouvait adresser un tel conseil. Je ne l’ai jamais revu. J’ai envie de lui dire, en pensée: J’ai écouté, aussi bien que j’ai pu.

Ma démarche n’a pas été bien comprise. Et la descente aux enfers dont elle s’est accompagné n’y a pas contribué.

C’était comme le souffle d’une explosion atomique.
De la certitude d’être quelqu’un j’ai abouti très vite à l’impression de n’être rien, et cela n’est pas une figure de style.
Mon crédit s’est épuisé très vite. Comme l’argent dont je pouvais disposer.
Je désirais créer ma propre entreprise, dans l’édition des événements familiaux. Les progrès de la PAO et de l’imprimerie numérique étaient tels que je considérais qu’il y avait l’espace pour créer ce type d’édition. D’autres l’ont fait à des échelles importantes.
J’ai tâché d’entrouvrir cette perspective, la direction générale ayant manifesté un intérêt au titre des diversifications éditoriales possibles. Je me suis trouvé dans un bureau à évoquer les perspectives que pouvaient receler un tel projet auquel j’avais donné le nom de Sulamite Editions, du nom de l’héroïne du Cantique des cantiques.
Quelques jours après notre entrevue, malgré l’intérêt assez vif qu’il avait témoigné, il m’informa que ce projet n’était pas retenu.
Je me souviens encore du commentaire de M. Théodose, le chargé de développement du groupe Midi Libre, m’informant de la décision du groupe.
Il a assorti le verdict par « C’est trop tôt ».
Je décidai de le mener par moi-même. Mes dernières économies allèrent à la location d’un bureau où j’installais un petit ordinateur et une imprimante. Et où s’éteignit, progressivement, ce défi intime, sans cependant parvenir à éteindre l’élan vital qui l’avait porté.

Je me suis signalé maintes fois, au cours de ces mues successives qui mettaient en évidence quelque chose que je comprenais si mal. Je n’avais peur de rien sinon qu’on puisse me dire: « Vous vous prenez pour qui? ». J’aurais répondu, alors: « Je me prends pour moi ».
Mais qui était-il, ce moi?
J’étais dans cette ignorance. Je le suis encore, sans doute, car plus on se découvre, plus vaste est sans doute ce qu’il a à découvrir en soi, ce qui est une notion qui pourrait être sujette à un questionnement continu et sans fin.
Je n’avais pas peur du ridicule car le ridicule tue beaucoup moins que la peur du ridicule, elle-même.
Quand la banque m’a poursuivi. Que les huissiers m’ont harcelé. Que je me suis trouvé à la barre d’un tribunal j’ai toisé l’avocat adverse, sans agressivité, pour maintenir ce que j’avais à dire et essayer de faire prévaloir ma légitimité.
J’ai protesté, allant même jusqu’à réserver un courrier à M. Pébereau, qui présidait alors la BNP, pour signaler le paradoxe qui faisait que ceux qui s’accrochaient à leur situation, étaient mieux considérés, valorisés que ceux qui risquaient leur vie pour créer ce qui n’existait pas encore.
Je me plaçais, résolument, parmi eux.
Je nourrissais l’espoir qu’à travers le dédale d’un chaos personnel, quelqu’un que je tenais et tiens encore pour personnalité éminemment intelligente au service de notre économie puisse discerner ma propre intelligence et la singularité de mon intention, pour difformes et brutes qu’elles aient pu apparaître.

Je crois que la première fois que j’ai écrit à un président de la République française, c’était à l’attention de M. Mitterrand. Je n’en suis pas tout à fait sûr. Car je n’ai pas répété l’initiative.
En 1995, j’ai écrit au président de la République comme j’aurais pu écrire au roi, avec la même déférence mais une grande détermination.
A M. Chirac, je me souviens avoir entamé ma première lettre par ce mots: « Je m’adresse à vous, c’est à dire en indiquant d’où je parle et qui je suis quand je parle… ».
C’était assez facile grâce à l’avènement d’internet de s’adresser au chef de l’Etat.
Je ne m’en suis pas privé. Et je me suis fixé, très vite, comme condition, de le faire comme si le sort de la France pouvait en dépendre. J’aspirais à un pays intelligent, productif, animé par la concorde. Il n’y avait que l’idéologie et ses postulats, que la politique et ses manoeuvres.

Cette période était étrange car je livrais mes réflexions dont certaines, je le crains, ne méritaient pas d’avoir été écrites tellement leur formulation était avortée, mais je veux croire qu’elles pouvait m’être pardonnées au regard de ce que pouvaient être certaines amorces, certaines fulgurances.
Parfois, le petit éclat mérite que l’on remue la montagne.
C’est ce que je pensais.
Il faut avoir de l’indulgence pour soi.
Et puis, tout s’est éteint. Je suis revenu à une vie normale. Intégré auprès de son créateur, une entreprise de photocomposition. Je m’y impliquais à fond. Au point que, proche de la retraite, il se disposait à m’en confier la responsabilité. Je suivais l’actualité d’assez loin. Je faisais du sport. Je sortais et fréquentais des jeunes gens qui auraient pu être mes enfants sans ressentir la différence de génération.
Mon coeur était jeune. Il s’était regénéré dans l’épreuve et le renouveau de vie.
Cette expérience m’a procuré des joies, comme celle de participer à l’édition d’un magazine « Sculpture & installations » consacré à l’art. Je me proposais d’écrire ou de rewriter, gracieusement, des communiqués, au titre de mon ancienne profession.
La personne qui avait conçu l’identité graphique du mensuel, Gilbert Bénédicto, m’a dit, le 11 janvier dernier, alors que nous rencontrions au cours de la manifestation destinée à témoigner de l’unité du pays après les attentats du 7 janvier, qu’il relisait parfois ce que j’avais écrit.
Je pense qu’il faisait référence à un article particulier, consacré à Paul Flickinger. Quand j’ai posé le titre sur cet article illustré notamment par une figure, inspirée par les arts premiers, je confesse avoir éprouvé le sentiment qu’il me renvoyait mon image. Le titre était « L’annonciateur fraternel ».
Il s’est posé tout seul et, je le pense, me renseignait sur moi-même.

Il paraît que Dieu met des épreuves sur la route de chacun et que les voies en sont impénétrables. Je veux bien le croire. J’ai souvent considéré que les difficultés qui me tombaient dessus, étaient des manières de me sonder, de me conduire hors de mes limites du moment.

Je m’apprêtais à reprendre l’entreprise dans laquelle je travaillais. J’avais, à la demande de son gérant et unique associé, avec lequel je travaillais tous les jours, effectué un stage de gestion à la chambre de Métiers dans ce sens. Et puis, il me semble que la pré-campagne aux présidentielles de 2002 a commencé à polluer les choses.
Les attaques, nombreuses et de plus en plus pressantes, de la gauche contre le chef de l’Etat. Elles étaient souvent portées ad hominem. La gauche, avec le soutien de plusieurs quotidiens nationaux et pour navire-amiral Le Monde, répandait des calomnies. La jubilation médiatico-politique était sinistre. Les institutions de la République, et au premier chef, la Ve République et celui qui en est la voûte, étaient remises en cause.
Entre les travaux et les tâches qui m’étaient faites, je me surprenais à surfer au gré des quotidiens et des sources d’information en lignes. Je me rendais sur les forum pour opposer aux attaques ma voix, insistant, en pure perte, sur la vanité et l’idéologie qui animait ses campagnes contre Jacques Chirac que je voyais, comme la démocratie, assiégé de toutes parts.
Je me surprenais à y dire que je ne manquais pas d’autorité.
Ce que tout contestait.
Je parvenais cependant à concilier les nécessités professionnelles avec cette passion à laquelle personne ni parmi mes proches ni parmi mes supérieurs professionnels, ne s’opposaient.
Plus la tension sociale et politique s’exacerbait, plus mon activité augmentait, plus ma concentration était vive., sans cependant que tout mon être y soit comme happé.
Il a fallu un événement hors norme, par son retentissement, sa violence cognitive, pour happer mon être entier dans ce processus où les événements de janvier dernier, presque en copier-coller m’ont replacé, alors que je m’étais remis à écrire, d’abord pour protester contre les difficultés des artisans, mon propos débordant lentement l’objet initial pour s’étendre à l’économie, à la politique, à l’Europe, etc.

C’était le 11-Septembre 2001. J’étais assis devant une rangée de d’ordinateurs G3  dédiés au traitement de l’image. Le gérant d’entreprise était assis derrière moi devant son bureau. Une journée ordinaire se présentait à nous. C’est lui, Christian F,  qui a attiré mon attention sur une première image, celle du premier avion qui venait de se planter sur la première des tours jumelles. C’était sur le fil d’information de Yahoo, il me semble. Les premières vidéo en ligne apparaissaient.
Le temps de réaliser l’importance de ce qui venait de survenir, même si la thèse de l’accident prévalait,  que le second avion a surgi pour se planter sur la seconde tour, anéantissant brutalement la thèse accidentelle.
Je ne pouvais pas accomplir la moindre tâche. Personne ne me l’a demandé. Toutes les cellules de mon être étaient mobilisées sur cet événement et, tandis que je voyais se répandre, au fur et à mesure que l’événement était décortiqué, répété en boucle, livré aux conjectures, apparaissait une vision de l’Amérique tétanisée, mise en état d’urgence, titubant sur elle-même et cherchant à déterminer d’où ces coups lui avaient été donnés.
J’ai absorbé au cours de cette journée à marquer d’une pierre noire pour l’humanité entière tout ce qui avait trait aux attentats du 11 Septembre. Déjà, dès les premières minutes, internet était le siège d’une indescriptible montée de l’adrénaline et de la testostérone. Les propos de haine se répandaient partout. Sur les forums, dans les fils, je m’efforçais d’opposer aux torrents qui grossissaient la simple parole qui s’imposait à moi. Celle de paix, de la justice. de la raison.
Elle est ma constante.

Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. J’ai écrit. Un texte qui représentait, en valeur journalistique, un feuillet et demi. Pas davantage, je crois. Je me suis débattu avec ce sujet comme un judoka utilisant la force de son ennemi pour le neutraliser. Je n’ai pas conservé ce texte. J’ai tout brûlé, quelques années plus tard, de l’expérience qu’il a formé et que j’avais intitulé, finalement, « En attendant la renaissance ».

Je crois me souvenir qu’il parlait de civilisation. De la civilisation entière qui était attaquée, indifféremment des religions et j’appelais, comme le l’ai refait à dater du 7 janvier , à identifier le but poursuivi par les terroristes.
J’aimerais pouvoir le relire car j’y ai mis toute mon âme et en étant conscient que mon argumentation ne disposait pas des éléments de langage des experts en tous genres.
Ma seule argumentation, c’était l’humanité que je considérais menacée, dans sa substance et d’une manière que je soupçonnais être plus insidieuse, intelligente, que ce qu’elle paraissait être, par deux coups portés, en traître, dans son dos.
J’ai la conviction, profonde et claire, d’avoir écrit, moi, qu’on apparenterait plus volontiers à un cancre de la République plutôt qu’à une de ses icônes, des mots qui étaient de nature à changer le monde.
Le lendemain matin, j’ai posté ce texte sur le site de l’Elysée à l’attention de M. Chirac.
Je me suis demandé, quelque fois, s’il avait pu avoir concouru au fait que M. Chirac avait été le premier chef d’Etat étranger à se rendre à New-York.
Cela est peu probable.

…….

J’écrirais ici, dans les jours qui viennent, sur la manière dont je me suis projeté à Paris. Jusqu’à épuisement total et, ce qui semblait, définitif. Je crois que ce fut homérique, en quelque sorte, en tout cas à ma modeste échelle d’homme. Mais l’échelle d’homme est-elle modeste?
J’ai démissionné de mon emploi au sein de cette entreprise de photocomposition fin 2001. Il me semble que c’était la période au cours de laquelle un juge du nom d’Alphen, favorable à une VIe République, multipliait les initiatives contre le chef de l’Etat, avec l’appui complaisant de tous ceux qui peuvent avoir objectivement intérêt à accréditer l’idée que le chien a la rage, raison pour laquelle il faut le tuer.

J’ai posté un message sur le site de l’Elysée, afin d’annoncer ma venue.
J’espérais, secrètement, pouvoir être accueilli.
Il n’y avait, dans les postures des sauveurs de la République, rien de nouveau sous le soleil, n’en déplaise à tous ceux qu’exaltent le sentiment d’être les agents purificateurs d’un système qu’ils honnissent pour ses éventuelles imperfections mais sur laquelle ils appliquent une loupe grossissante de sorte que les défauts éventuels occupent toute la place, jusqu’à complet effacement de l’essentiel.
Les réseaux sociaux en grouillent.
Ce n’est pas toujours à l’avantage de la démocratie.

Je suis arrivé à Paris dans l’après-midi d’un jour de décembre. La première fois où je m’y suis rendu, le hasard m’avait conduit au Quartier Latin. C’est donc là, au pied de la fontaine aux colonnes de marbre de Caunes-Minervois, consacrée l’archange à Saint-Michel, que je m’assis.
Le rebord de pierre était froid.
J’étais seul dans cette ville. Même si mon frère, facteur à Boulogne-Billancourt, pouvait être d’un secours quelconque, ce que j’avais à accomplir réclamait de moi une solitude absolue.
Là où j’étais, spectateur du passage incessant des milliers de personnes qui circulent autour de ce lieu, je constatais que j’étais seul. J’entendais pourtant, autour de moi, des bribes de conversations qui paraissaient, dans le contexte si particulier, m’être adressées, comme ainsi « C’est juste un gars de droite ».
C’est ce qu’à mon sujet on aurait pu croire. L’affaire des HLM de Paris faisait grand bruit et je ressentais la nécessité de m’opposer à cette corrosion qui menaçait ce à quoi, au delà d’une seule personne qui était à ce moment-là Jacques Chirac, je croyais. Sur des affiches qui entourait les colonnes Morris et les ailes ou le dos des postes de vente de la presse, une affiche, reprenant sa couverture, L’Express annonçait déjà Dominique Strauss Kahn comme une alternative.

J’ai pris Le Figaro et je l’ai lu, attablé à la brasserie « Station Saint-Michel ». C’était un établissement que j’affectionnais particulièrement sans avoir noté particulièrement son nom, car en 1997, après avoir quitté le journalisme, je m’étais rendu à Paris pour défendre mon projet, sans succès, auprès de Havas.
C’est ce même lieu que j’ai rejoint. Je veux croire qu’il me correspondait.
Tant que j’ai pu, au cours de cette période, pouvoir payer un café, un repas, une soupe à l’oignon, je me suis installé là, y passant la nuit entière, avant de trouver, à quelque pas, une salle « Easy Internet », construite par l’avionneur sur le même modèle qu’Easy Jet.
Elle m’offrant la capacité de trouver un clavier et des connections internet.
Jusqu’au petit matin, je surfais sur les sites, postant mes messages et mes réactions, de cette position si défavorable, luttant avec les seules armes qui étaient celles que l’on me fournissait.

Je ne dormais guère. Quelques minutes, ici ou là. Le reste du temps, ma vie se partageait entre l’écriture et la marche, qui est le meilleur moyen de marcher quand on marche dans « la » pensée. Quand on l’arpente. C’est ce que j’ai fait. Jusqu’à épuisement.
Cette nuit blanche d’un éveil intense a duré une vingtaine de jours.
J’ai lu quelque part que les soldats sont maintenus sous pression, afin d’aguerrir leur vigilance, quatre jours.
Je suis allé au delà. Au delà de mes forces physiques, au delà de mes forces morales. Et je demeurais d’une intense lucidité.

Un souvenir, une bribe.
J’entre dans un café près des Halles.
C’est à peine l’aurore. J’ai froid et je m’assieds à une table. Je commande un café.
Deux hommes entrent et se placent au bar.
Je les entends.
Curieux sentiment.
Je ne sais pas de quoi ils devisent.
Un échange vient frapper mon esprit par sa singularité.
L’un dit – C’est Frodom.
L’autre poursuit – Non, c’est Jaurès…
Dans quel a-propos?
Quelqu’un joue-t-il avec moi?
Je suis tellement éreinté.

Et dans l’hiver de Paris de 2001/2002, dans les parages du Quartier Latin,  alors qu’un juge du nom d’Alphen entamait une dérisoire et vaniteuse démonstration contre la « Chiraquie » le conduisant à contredire Goethe « Je préfère un désordre à une injustice », je marchais, n’ayant pas trouvé d’autre moyen pour défendre ma conviction, contre le désordre. Et pour la justice.
Je marchais aussi pour lutter contre le froid.

Vous dirais-je qu’un jour, je me suis assis sur un banc devant l’entrée de La Sorbonne, les pieds dans un état tel qu’ils me brûlaient sous l’effet de mycoses, et voyant entrer tant d’étudiants dans cette vénérable institution, je me désespérais moi-même de ne pouvoir y entrer.
Je n’ai pas pu y entrer. Il y a des audaces qu’on peut se permettre. D’autres pas.
Je m’en suis accommodé car les vrais cours magistraux, ceux qui manquent si cruellement à notre culture démocratique décadente, c’est dans la vraie vie, ses silences, ses bruissements, ses exagérations, qu’il faut les entendre et je travaille, dans ma mesure d’homme seul, à les rendre sensibles, ici même, à mes contemporains.
On m’a dit récemment, compte tenu de ce que Science Po produisait, que je n’avais sans doute pas de regrets à nourrir de ne point y avoir été.
Je n’ai pas de regret.
En définitive, je produis, ici, mon propre cours magistral. Jamais je n’aurais pu espérer qu’il puisse se hisser si haut.

Toute modestie mise à part, je me suis trouvé des jours où je me trouvais infatigable. Une illusion, sans doute, car mon prochain toupet, sans doute, je l’ai défini, et songe à le formaliser, sera de demander sans doute à être déchu, compte tenu du sort épouvantable qui m’est fait au regard de ce que j’ai énoncé, de ma citoyenneté. Au pays de la liberté d’expression, ne prévaut que ce qui n’est pas de ma tonalité.

C’est curieux comment, alors que ne compte que l’audience, comment a pu s’imposer à moi – peut-être pour faire contre mauvaise fortune bon coeur, objecteront d’éventuels détracteurs – cette phrase: « Il suffit de convaincre un Homme pour les convaincre tous ».
Cela a fait rire quand il est arrivé que je la partage.
Il me semble, pourtant, que si chacun se dépouillait de ses masques, de ce qui forme ses opinions qui sont prétexte à tant de disputes et de polémiques, il n’y aurait peut-être pas, au bout du bout du compte, plus qu’un homme à convaincre.
A ce moment-là, d’ailleurs, il ne serait plus à convaincre.
Il serait.

****

Comment cet épisode de froid, de solitude, de marche s’est-il terminé?
Un grand brouillard enveloppe cette période.
Peut-être reste-t-il une trace enregistrée.
J’ai souvenance d’un moment particulier, si difficile à décrire, sur la terrasse de la Station Saint-Michel.
Une caméra.
Des gens.
Quelque chose qui se répète.
Les forces m’abandonnent, ma lucidité glisse entre les failles du sommeil qui m’appelle et auquel je résiste de toute mon âme.
Désir d’oublier. D’être soi-même oubli.
Dehors, dans la nuit, le phare de la Tour Eiffel continue de projeter son rayon.
Je marche, j’ai marché, saisi des bribes comme pour éclairer l’étrange ténèbre.
Sur le trottoir, près de moi, quelqu’un dit…
au sujet de la divination, et dit il me semble un nom scientifique pour désigner ce procédé, que les Egyptiens dans l’antiquité, assemblaient un sens à partir de choses et de signes épars qui venaient inscrire eux-mêmes… Je vois ce que cela veut dire, je crois entendre la phrase, mais elle m’échappe constamment.

J’ai recherché parfois sur les dictionnaires, sur les moteurs de recherche. En vain.

Un moment, je me suis dit que si je trouvais ce mot savant par lequel il m’a semblé que le procédé était qualifié, c’est que la chose s’est passée.

Il y a quelques jours, j’ai appris que le fait de voir des figures dans les nuages s’appelait la paréidolie.

« 

Qui a vécu cela?
****

Je ne suis qu’un artisan avec deux mains et un esprit aligné sur ces globes oculaires. Et pourtant.

On ne peut pas se prendre pour autre chose que soi-même, et c’est à ce titre, que j’ai entrepris l’écriture de mon apport, la seule chose que je puisse avoir à écrire ou à dire parce que l’assimile bien mieux à une parole, une parole qui serait le voeu d’elle même et du monde qui la contient.
C’est à contre-coeur, sachez-le, que je livre cette présentation pour dire, ne n’y suffisant pas par elle-même, la matière dont est faite ma parole.

Il pourrait y avoir à dire également sur la notion de Dieu qui écartèle, à un point inadmissible, les hommes entre eux.
Je m’y consacrerai peut-être. Même s’il est probable que l’essentiel de ce qu’il y  à dire de cette notion est contenu déjà, disséminé, dans les textes et l’effort que j’ai pu produire, comme dans sa constance.
Mais cela mérite certainement rien d’autre qu’un classement sans suite.
Même si je ne m’explique pas que, était-ce le 8 janvier ou le 9, au Monoprix, de la place de l’hôtel de ville de Narbonne, où je me rendis pour quelques emplettes, alors que j’étais à la caisse, j’ai entendu deux trois personnes dire à haute-voix, de sorte que, peut-être, je l’entendisse: « Ce sont vraiment des imbéciles. Ce n’est pas à Paris qu’ils devaient réaliser leurs attentats. Mais ici. ».
C’est très déstabilisant lorsqu’on pense et écrit, au moment où tout n’est qu’hystérie, désir de guerre, un texte comme celui-ci . Ce sont des coïncidences auxquelles il m’est arrivé d’être confronté.

Je me souviens, dans un éclair jailli alors que je me rendais, par quelle interrogation, avant de lui adresser mes salutations et mes remerciements pour m’avoir accueilli, j’avais conclu ma lettre de démission à M. Claude Bujon, qui dirigeait alors le titre: « S’il est convenu de dire qu’au pays des aveugles, les borgnes sont roi. Qu’advient-il de ceux qui voient? ».
Je le sais, au delà toute désespérance, dans cette prise de parole, que chacun est en droit de nier, de toiser.
Celui qui voit est traité en handicapé, même s’il a consacré son énergie et réservé, autant que faire se peut, son être pour dire ce que le monde réclame de lui.

Le fait de voir en soi la dignité croître inversement proportionnellement au dénuement et à la négation sociale de soi ne change rien à ce qui doit être un strict et froid constat non pas de ce que nous sommes, ce à quoi j’ai consacré mon esprit et ma chair, mais ce que vous êtes.
Je m’adresse ainsi, à vous, non pas individuellement, ni même socialement, dans l’espèce et l’envie irrévocable qui surgit et enfle en moi est contrariée en ce lieu où mon écriture se ralentit dans l’élan vif qui la portait.
J’ai envie de vous envoyer au Diable. De vous dire combien je vous emmerde et combien je vous méprise pour le sort que vous me réservez alors que rares, il s’agit peut-être d’un euphémisme, auraient été capables de me suivre sur ce chemin et de vous alerter, y compris le 7 janvier quand l’air vibrait du désir de guerre, sur l’attraction mortelle que cela formait.
J’y résiste, car j’ai été éduqué dans le respect de la courtoisie. Mais c’est au bord de mes lèvres.
Il n’y a pas cependant de superstition à avoir.
Ma voix n’est que celle d’un homme.

J’ai appelé, il y a longtemps, le monde à venir confronter sa dureté au diamant qu’il y avait dans mon coeur.
Ce n’était pas une figure de style. Je disais alors que c’est lui qui s’y rayerait comme un verre vulgaire.
Je suis dans cet état, dans cette situation de confrontation et mon jugement – que je voudrais d’autant plus irrévocable que rien ne vous semble devoir l’être jamais – sur la nature de l’humain se forme, avec lenteur et dureté.
Rien ne pourra, en moi, combler ce moment.
Ne me dîtes pas merci.
Je ne vous le demande pas.
Mais il y a longtemps que quelqu’un n’a pas accompli un tel chemin intérieur pour vous dire ce que j’ai dit.

Daniel CICCIA

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