Et si nous parlions de civilisation

Une équipe de chercheurs chinoise a annoncé dans la revue scientifique Protein & Cell avoir procédé à une modification du génome humain au sein d’embryons humains, rapporte Le Figaro (lire article).
Il est probablement illusoire de penser, alors que les moyens de la science permettant aujourd’hui d’explorer les aspects initiaux du vivant sont disponibles, que seule l’éthique, par ses propres prescriptions, est en mesure d’en réfréner la tentation et l’enjeu que représente la connaissance de l’intimité des mécanismes liés au vivant, à l’établissement même de la qualité de l’individu et de sa diversité.

Cette manipulation est considérée comme le domaine réservé et exclusif de Dieu, ou de la nature, et, par la force de mythes extrèmement prégnants, engendre des peurs qui nous touchent au coeur de ce que nous sommes et au plus près de ce que nous produisons et mangeons, ainsi qu’en témoigne la bataille sur les OGM, toujours au centre de controverses politiques et éthiques.

A l’aube de ce millénaire chargé de tant d’enjeux dans le domaine de la démographie, de l’énergie, de la santé, de l’accès à l’eau et à l’alimentation, on renoue avec les questions fondamentales dont le genre humain a pu se croire libéré grâce à l’avènement d’une société de la consommation, préoccupée essentiellement par son progrès matériel et l’individualisme qui forme la légitimité du concours démocratique, formel ou pas.

Elle arrive, pourtant,  s’agissant  des termes dans lesquels elle s’est imposée à nous jusque là et qui ne sont pas liés qu’au volume et au partage des ressources, au bout de ses limites. Cette civilisation a procuré des bienfaits, assuré le développement, et souvent la paix, mais en même temps qu’elle arrive en bout de course, elle nous amène au seuil de nouvelles interrogations, plus vastes que jamais car elles embrassent déjà au delà de la planète.

Toute une série d’évènements distincts et de découvertes, nous ramènent à notre état et à nos angoisses. Elles ont pour corollaire, trois questionnements qui habitent l’homme et nourrissent la métaphysique et la philosophie depuis la nuit des temps et l’émanation de notre singulière humanité.
D’où viens-je ? Qui suis-je ? Où vais-je ? L’actualité de ces interrogations y revient avec force et acuité. L’intervention de chercheurs au coeur des briques de la vie en témoigne. S’agit-il de lever un nouveau tabou? Ou de franchir de nouvelles étapes susceptibles de nous apporter une connaissance nouvelle de nous-mêmes et de parvenir, aussi, à nous doter des moyens de nous sauver, à une échéance que nous ignorons, s’il advenait que nous ayons à le faire.

On ne peut répondre ni par soi ni pour soi à ces questions qui engagent au delà de chacun et de chacune, et intéressent la notion même d’humanité, qui peut être vue comme une succession d’incarnation en des individus distincts et cependant liés dans une unique histoire.

C’est la vie qui se charge d’y répondre en nous guidant dans le dédale de notre condition et des contradictions auxquelles elle nous soumet,  vers l’accès à une autre condition, en rapport à la conscience que nous développerons de notre propre stade de l’évolution. La question des modes de vie, de nos routines, de nos cultures et identités présentes, qui s’exacerbent parfois jusqu’à l’aberration et l’abomination, comme en témoigne l’islam radical, au fur et à mesure que la globalisation déséquilibre l’état de nos certitudes et les malmène, est celle qui nous obsède et nous motive quand elle devrait être celle à dépasser.

Les faillites de nos démocraties
et leur impuissance à élever
la portée de leurs débats

Les questions que soulèvent aujourd’hui les défis et les craintes contemporaines identifient les limites de l’humanité actuelle, quand elles ne témoignent pas, par l’émergence de tentations isolationnistes et de radicalisations, de ruptures de fraternité insupportables et régressives. Au même moment, la science accomplit des pas immenses. En quelques décennies, les révolutions du savoir s’accumulent dans l’astrophysique, dans l’infiniment petit comme dans l’infiniment grand, dans l’informatique, dans l’intelligence artificielle qui ouvre des perspectives dont plusieurs voix s’inquiètent de la voir surclasser l’humain, dans l’énergie, dans les sciences du vivant et l’ADN. N’est-ce pas à la fois pathétique et révélateur des limites de l’opinion, en tant que socle de la démocratie et (ou) mesure des gouvernements, à se placer au niveau des exigences et des résolutions? A défaut de s’y inscrire, nous acterions les faillites de nos démocraties et leur impuissance à élever la portée de leurs débats souvent ramenés à des exaltations dérisoires.

C’est ce temps oú nous sommes. Il est simultanément celui d’un potentiel inédit dans notre histoire et celui d’un grand trouble quant à ce qui définit le mieux notre civilisation humaine et son évolution. Nos délibérations, démocratiques quand elles le sont, portent-elles, intègrent-elles, ce sujet? Il semble, au contraire, que nous nous employons à l’éluder et ce alors même que certains d’entre nous s’activent à surévaluer les risques écologiques, climatiques, à agiter la peur du nucléaire, pour interdire à la communauté humaine de générer les solutions que les crises annoncées commanderaient de réaliser.

Qui s’en souvient encore? Faut-il rappeler les conséquences humanitaires de la crise du blé de 2007. Pourtant, elle pourrait avoir été, si on écoute les Cassandre, sans commune mesure avec ce à quoi nous aurions à faire face avec une humanité de 9 milliards d’individus à nourrir, une montée des eaux et un réchauffement climatique, mais soumise par ailleurs à des dangers sanitaires que nous ignorons. Nous ne pouvons pas déplacer l’Europe et l’Afrique, et les éloigner l’une de l’autre. C’est l’homme, ici et là-bas, qu’il faut changer et qu’il faut élever, afin qu’il échappe à ses forces destructrices.

Que sommes-nous susceptibles d’échanger, de sacrifier, de nos conforts matériels ou plus encore intellectuels, afin d’en renforcer les liens, les solidarités, l’encouragement au savoir, pour faire naître la nouvelle humanité, ou accepter de se diriger vers un chaos périlleux qui produit déjà  ses prémisses.

Il est paradoxal et révélateur que le seul biais par lequel peuples et gouvernements parviennent à s’accorder est la question du climat. A défaut de le pouvoir le faire sur des solutions et des contraintes, qui compte tenu des degrés de développement des uns et des autres butent sur des divergences légitimes,  le réussira-t-on tout au moins sur la nécessité d’engager et développer des bonnes pratiques,
Il est possible de se voir objecter que ce n’est en aucune mesure un paradoxe car le réchauffement climatique est une réalité et que son potentiel de déstabilisation de notre environnement est actif, avec des conséquences qui peuvent s’avérer lourdes.

Mais le paradoxe tient à ce que nos devoirs envers le climat viennent supplanter, en chronologie et en hiérarchie, nos devoirs envers la qualité de la civilisation humaine, et son destin, tels qu’ils sont compris et admis aujourd’hui, comme si infime dans la masse et la dimension de l’univers dont nous ne sommes pas le centre. Que nous n’en soyons pas le centre est un fait,  mais nous pourrions être, avec la totalité du vivant, que longtemps nous avons assimilé à la Création, la surprise et l’instrument. Cette grâce est certes soumise au doute, mais il suffit de Bach, Mozart, de yeux nocturnes plongés dans l’univers, et d’une équation surgie d’un esprit, d’une phrase née d’une âme, d’un visage d’enfant, pour que les certitudes anthropologiques vacillent sur terre et que le ciel s’ouvre.

Les Humanités, en tant que matière,
nous les avons reléguées

La climatologie résulte d’un ensemble de facteurs et de combinatoires dont nous sommes loins d’avoir fait le tour. En plusieurs millénaires de philosophie, de religions, d’arts, de culture, nous disposons d’un potentiel d’expertise dans les humanités qui, lui, serait plus approprié pour assurer une humanité plus vertueuse, au delà du tri sélectif des déchets ainsi que de l’utilisation et du partage de nos ressources. Mais les Humanités, en tant que matière, elles, nous les avons reléguées au lieu de les enrichir.

C’est un défi naturel pour les savoirs et les technologies que de nous procurer les lois et savoirs nous permettant d’enrichir et favoriser notre civilisation humaine. Mais c’en est un encore plus vital pour l’identité humaine de se renouveler sur l’essentiel et non sur l’accessoire. On sait à quel point elle peut s’égarer dans ses propres méandres et se cacher, comme la forêt derrière l’arbre, derrière quantités de négations, de peurs, de rejets, d’idéologies et d’hypocrisies. Il n’est pas un homme qui ne mérite pas de s’en ou d’en être affranchi.

Dans les Pensées, Pascal écrit: « Quand je considère la petite durée de ma vie absorbée par l’éternité précédant et suivant, le petit espace que je remplis et même que je vois, abîmé dans l’immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent, je m’effraie et m’étonne de me voir ici plutôt que là, car il n’y a pas de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors. Qui m’y a mis ? Par l’ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps a-t-il été destiné à moi ? ».

L’histoire humaine, par distinction des autres, plus contingentes, s’inscrit dans un autre continuum et vise un aboutissement de l’humanité atteignant une sorte plénitude dans sa propre intelligence. Vient un temps où nous aurons un besoin impérieux de disposer de son potentiel.
Déjà.

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