Même devant l’ONU, la prestidigitation est un art majeur

J’ai suivi, ce lundi 28 septembre 2015, l’assemblée générale des Nations Unies et ce qui en a été rapporté, parfois, souvent, ne correspond pas à ce que j’ai vu et entendu, que ce soit dans la presse écrite ou encore dans les chaines d’information continue.
C’est particulièrement le cas à la fin du discours de Barack Obama. Personnellement, j’ai trouvé un grand orateur, parfaitement à l’aise et qui n’a pas besoin, ce qui se conçoit bien s’énonçant aisément, de lire son texte, car il incarne lui-même les valeurs qu’il s’efforce de transmettre et qui me paraissent concorder avec celles que promeut l’ONU.

Une grande partie de la presse, à ce moment-là, n’a retenu qu’une chose d’un discours qui avait excédé largement les 15 minutes allouées à chaque orateur. « Syrie: Obama prêt à travailler avec la Russie et l’Iran ». Cette précipitation à tordre un peu les propos du président de la première puissance économique et militaire du monde est très curieuse et, en même temps, cela ne l’est pas tant car les experts, des milieux autorisés, ces derniers jours accréditaient l’idée que l’Amérique n’avait d’autre choix que de se ranger derrière Moscou. Ils s’étaient avancé à ce point pour affirmer le retour en force de Poutine, que le seul moyen de sauver la face est de persister, quitte à se raccrocher à une affirmation partielle qui ne correspond pas à la réalité de ce qui a été prononcé.

C’est assez fâcheux.

La presse a tous  les droits. La liberté d’expression autorise cela. Mais elle a un devoir car elle construit par les mots qu’elle emploie, l’image du monde qu’elle façonne, la réalité telle qu’est est perçue et son devoir consiste à ce que la réalité telle qu’elle est perçue, coïncide avec la réalité, telle qu’elle est.
Si elle s’égare là, et il n’est pas improbable que certains y aient intérêt, elle égare le monde là.

Je suis triste d’avoir à dire cela. La construction de la perception de la réalité est une des missions les plus nobles qui incombent à la presse dans un système démocratique, qui n’est pas exclusif des procédés permettant d’assurer, avec probité et responsabilité, un tel service. Plus que d’autres, la démocratie nécessite pour assurer la justesse des opinions publiques de journalistes fiables et responsables. Y faillir, en arguant de la pluralité nécessaire, est une faute qui n’a rien à voir avec la liberté d’expression ni celle d’opinion. C’est trahir la réalité qui est due au peuple, et qui est celle qui lui donne le pouvoir de sa liberté, de son libre-arbitre.

La réalité n’est pas la somme nulle,
relative et indifférenciée,
des points de vue 

La référence à une réalité commune, qui ne saurait être la somme nulle, relative et indifférenciée, des points de vue personnels ou politiques, n’est peut-être pas possible quand chacun voit midi à sa porte, et tente de l’imposer aux autres. C’est ce qui va finir par constituer, hélas, la vocation et la définition de la vie politique et de ses serviteurs, et troubler jusqu’à l’écoeurement, jusqu’à ce qu’ils ne parviennent à se déterminer, les gens et les peuples. Ce n’est assurément pas de cette manière, même si cela exalte des égos et si cela justifie des carrières, que sera édifié le monde mérité par tous qui n’a besoin que de la force de la vérité, de la force réconciliatrice et dynamique de la vérité.
C’est elle qui a la puissance, car elle ne se soumet à rien.
D’autres font le choix de la soumettre à leurs vues, de l’instrumentaliser. D’en jouer avec cynisme. De calculer, d’anticiper, de jouer de nombreux leviers et relais pour influencer les opinions publiques, les communautés, les identités,  règner sur leurs agents, leurs opérateurs. Le buzz dicte sa loi. La vacuité impose son règne.

La tragédie de ce siècle est là. Elle s’accentue là, avec la puissance croissante des réseaux sociaux qui ne sont probablement pas assez mâtures aujourd’hui pour n’être pas eux-mêmes vulnérables – malgré le potentiel qui sont les leurs pour développer l’attention réciproque, l’intelligence et la bienveillance – aux virus idéologiques qui y circulent, s’y propagent, pour transformer des êtres humains en robots de causes perdues, en idiots utiles, en chair à canon.
Cela met en danger une civilisation qui n’existe pas, cette civilisation qui n’existe pas mais que nous regrettons comme si une partie de nous l’avait connue, ou à tout le moins espérée.

Il n’y a pas de liberté sans recoupement à une réalité objective. C’est le principe même des dictatures qui imposent à leur peuple la déformation de la réalité, ce qu’elle prenne la forme d’une dialectique spécifique ou simplement la brutalité répétée des outrances, permettant de manipuler les opinions publiques et d’écraser toute contestation.

Ces derniers mois, il faut avouer, que de puissants désinhibiteurs sont à l’oeuvre, et le discours est de plus en plus décomplexé qu’il s’agisse de l’universalité des droits et principes, de ce à quoi « la real-politik » doit conduire, voire même simplement de racisme et de haine ordinaire. Cela se traduit par des actes, des brutalités et la mise en oeuvre d’un état d’esprit radical.

Poutine: « Une autre manifestation
de l’égoïsme économique »

S’agissant de M. Poutine, que j’ai écouté avec la même attention que celle que j’ai consacré aux autres orateurs, je note son allusion, même sans le citer, au TAFTA. Dans un quotidien, Le Figaro, qui milite pour le maintien de Bachar El-Assad, on dresse l’hagiographie du président Russe: « Pendant que le président russe joue aux échecs, Hollande joue à la belote », signe M. Bercoff qui s’enthousiasme pour un président Russe à qui il attribue « six coups d’avance ».

Pourtant, ni lui ni ses confrères n’ont apparemment accordé quelque importance à l’allusion au TAFTA, qui représente, même si le traité trasantlantique de commerce et d’investissement n’est pas nommément cité*, un paragraphe de son allocution.
« Je voudrais aussi noter, a déclaré M. Poutine, l’existence d’une autre manifestation de l’égoïsme économique en plein essor: il y a certains Etats qui optent pour la création d’associations économiques prioritaires à caractère restreint. Même les négociations qui les concernent sont menées en cachette, à l’insu de leurs citoyens, milieux d’affaires et sociétés civiles. Personne ne prend plus soin d’en informer d’autres Etats dont les intérêts peuvent être touchés par conséquent. Il se peut qu’on veut tous nous mettre devant le fait accompli, que les règles du jeu viennent d’être réécrite au profit d’un groupe restreint, de ceux qui se considèrent choisis, même sans participation de l’OMC. Cela est lourd de conséquences et peut provoquer le déséquilibre de tout le système financier, la défragmentation de tout l’espace économique mondial« , a prévenu M. Poutine, considérant que le TAFTA – auxquels tant, du FN à la gauche radicale, sont opposés – affecte pas moins que « les perspectives d’ensemble de l’économie mondiale » qui a demandé d’inclure le sujet aux prochaines réunions de l’ONU, de l’OMC et du G20.
Permettez-moi de dire que lorsque la puissance géopolitique montante qu’est la Russie, qui agit aux frontières de l’Europe au mépris de la souveraineté des peuples et des Etats, évoque un traité auquel elle n’est pas partie, qui est de la compétence de la Commission européenne et dont elle vient de dire, formellement, qu’il constitue à ses yeux un enjeu majeur, car il participe à son isolement, la question est de savoir jusqu’à quel point le TAFTA anime ses arrière-pensées, puisqu’il est reconnu aux stratèges, généralement, d’avoir, en toute chose, des arrières-pensées.

Quelques jours avant l’assemblée générale, le pape François a pris la parole au siège de l’ONU.
Je souhaite qu’il a imprégné durablement les lieux d’un goût pour le bien, pour la justice et la transparence.
Il y a, parmi les personnes que j’ai entendu dans ce lieu, beaucoup de personnes de raison qui n’y dérogent pas et qui donnent vie, dans l’abnégation, à ces principes.
Elles méritent d’être soutenues car elles ont fort à faire.

Bien à vous.

*Si M. Poutine ne l’a pas cité nommément, il est vraisemblable que cela est dû au fait que les Etats-Unis d’Amérique sont simutanément à l’oeuvre sur plusieurs traités du même type, particulièrement avec la zone Asie.

A Obama, les mots. A Poutine, les actes.

Publicités
Tagué , , , , ,

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :