Revenu universel: autour d’une idée qui grandit

Parmi les économies des pays aux économies avancées, peu sont celles qui sont épargnées par les difficultés, que celles-ci soient liées au chômage ou aux difficultés liés aux travailleurs pauvres, à l’accroissement des inégalités, à la paupérisation, aux précarités, aux limites des traitements sociaux ou fiscaux du chômage.
Pourtant, pour paraphraser l’aveu de l’ancien Premier ministre, Lionel Jospin, en 1995, « l’Etat ne peut pas tout ».
Le degré des difficultés est tel, cependant, que le degré du volontarisme ne change rien à la donne. Le Pouvoir politique, même à travers ceux qui se faisaient forts d’aller « chercher la croissance avec les dents », butte sur ce qui semble être la limite des sociétés contemporaines, ancrées dans des modèles de compétitivité, liées à l’innovation permanente, à satisfaire le besoin d’emploi, donc de mutuelles utilités, que doivent dégager les économies vertueuses.
Les nouvelles grandes mutations technologiques n’offrent pas ce que les révolutions industrielles ont permis de procurer. Les nouvelles technologies sont d’ailleurs perçues, souvent, comme destructrices d’emploi et le développement de la robotique place désormais la machine dans une rivalité directe avec l’être humain, avec son savoir-faire, la fiabilité et la rapidité de l’exécution des tâches qui lui étaent dévolues.

Le risque de disqualification et déclassement de l’humain est patent. C’est, vraisemblablement, le début d’une grande peur qui n’est pas sans fondement mais qu’il nous appartient de conjurer en définissant au mieux notre civilisation. Un logiciel, un système informatique, assurent mieux un certain nombre de fonctions que le cerveau d’un être humain et le développement de l’intelligence artificielle fera surgir des champs d’application nouveaux. Dans la micro-chirurgie, des robots ont des gestes plus précis que des chirurgiens. Dans la logistique, la sécurité, en milieu hostile ou pas, les robots manipulateurs ont transformé le travail et les conditions du travail. La rationnalité et l’organisation est pensée pour des hommes-machines, avant d’être déléguées à la machine.

Bientôt, la théorie du grand remplacement ne visera pas les immigrés. Elle visera les machines, susceptible d’exercer, elles aussi, une concurrence perçue comme aussi illégitime et déloyale. Aujourd’hui, un réflexe d’auto-défense, avec tout ce qu’il peut receler d’aveuglement et d’excès, anime une partie de la population et s’exerce à l’égard des immigrés, intrus et indésirables. Ils sont accusés à la fois de peser sur les finances publiques, de monopoliser la compassion, de menacer l’intégrité culturelle et de fournir une main d’oeuvre malléable et à très bas coût qui écarterait par conséquent l’accès à l’emploi de ceux qui le méritent prioritairement.

Parmi les reproches qui furent faits à la chancelière allemande, Angela Merkel, lorsqu’elle a ouvert les bras de l’Allemagne à l’arrivée des réfugiés, notamment ceux venus de Syrie, il en est un qui consistait à subodorer derrière un geste du coeur, un geste humain, un calcul cynique, aux termes duquel la République Fédérale Allemande aurait eu, à leurs yeux, pour but de constituer les stocks de main d’oeuvre bon marché dont elle a besoin pour faire tourner son économie et assurer sa compétitivité.

Cette tournure de l’esprit est indécente. Mais elle dit beaucoup sur le monde qui l’a crée.

La France a inventé un concept d’avenir. Il s’appelle la Sécurité sociale. Son modèle a longtemps été efficace et a fait l’objet d’un consensus large. Il a été érigé et cité en exemple au point qu’on ait vu dans le fonctionnement de son Etat les largesses d’un Etat-Providence satisfaisant aux besoins vitaux de ces citoyens.
L’idéal républicain, favorisé par une succession de contextes favorables liés aux Trente Glorieuses comme à la modernisation et l’ouverture de l’économie, était ainsi assuré. Mais les largesses sont devenu des prodigalités, et les prodigalités sont perçues aujourd’hui comme des boulets. Ce qui constituait l’évidence d’un droit, est devenu un luxe que l’on ne peut plus se permettre.

Pourtant, la Sécurité sociale, avant d’être un guichet de distribution de droits, représente le grand principe actif que nous avons su faire vivre et étendre de la Libération au début des années 80, avant de le voir se gripper.
Le consensus qui a longtemps prévalu sur le socle que représente ce système a éclaté, dans les actes et les paroles. Portant, même si l’association des deux mots est galvaudée, la Sécurité sociale est ce à quoi chacun est en droit d’aspirer, dans une société qui fonctionne bien.
Et la promesse qu’elle porte en elle mérite d’être ravivée.

L’idée qui grandit aujourd’hui n’est pas une idée neuve, et a pu apparaître comme une proposition utopique, sans lien avec les besoins ou les aspirations sociales. Mais ce n’est plus le cas. L’idée d’un revenu universel contient en définitive la réponse à la problèmatique à laquelle ce revenu prétend répondre et vient enrichir la définition de la Sécurité sociale, dont la vocation est finalement ce qui devrait concentrer nos efforts de résolution.

Ce revenu peut représenter l’occasion de refonder la culture de la valeur d’un être humain, s’agissant des éléments qui participent à sa reconnaissance comme telle et de sa convertibilité, c’est-à-dire dans un système économique donné et voué à se transformer, sa capacité à être l’objet d’un flux d’échanges.
Mais s’il s’agit de s’en défausser, de passer des besoins d’un registre à l’autre, ce sera finalement une occasion manquée avec nous-mêmes.

Si on parle des droits de l’Homme, quels doivent être ces droits sinon ceux liés à la santé, à l’accès à l’éducation, au droit à vivre sous un toit et à pouvoir se nourrir. Cela est de l’ordre du respect qui est dû à chacun. Quels types de devoirs placer en face de ces droits?

Il faut une société, une culture,
au diapason d’une révolution
qui doit être celle de l’éveil

Les chances de réaliser un tel système sur une génération ou deux est faible. Les chances d’engager la civilisation sur ce chemin et de lui faire accomplir un premier pas est par contre réelle, pour au moins une raison essentielle, c’est que nous ne voyons pas d’autre chemin viable.
Les seuls chemins qui nous sont offerts sont ceux qui consistent à bannir l’économie, la représentation de la valeur, ce qui est la voie du nihilisme et de l’anarchie, ou de sur-légitimer des êtres par rapport à d’autres dans la consommation et l’accès aux biens, et d’écarter tous les autres, en acceptant que certains d’entre eux puissent cautionner la clé de répartition.

Les sociétés ont une aptitude particulière qui est particulièrement négligée. Elles peuvent produire ce dont elles ont besoin et le cours de leur histoire est mû par un élargissement quant à ce qu’elles déterminent comme étant leur besoin.
Aujourd’hui, nos sociétés ne savent plus ce dont elles ont besoin. Un numérus clausus, déclaré ou pas, pèse sur leurs membres et sujets.
Il était beau le temps où il suffisait de décrèter un besoin de tant de milliers d’infirmières, de tant d’électriciens, de tant de dactylos, de tant d’informaticiens, pour assurer et renouveler des débouchés.

Nous ne sommes apparemment plus dans ce temps. Ce n’est pas dire qu’il ne faut plus assurer la formation constante de ces mains-d’oeuvres et qualifications. C’est dire qu’il faut savoir faire bien mieux et que pour y parvenir l’école doit se réinventer, avec pour but de ne pas gâcher le talent de quiconque, mais au contraire de l’appeler et de le valoriser.
Et cela, l’école ne pourra pas le faire en milieu clos. Il faut une société, une culture, au diapason de cette révolution qui doit être celle de l’éveil.
Car chacun possède au moins la réalité de lui-même à apporter au monde, et souvent elle est écrasée, dégradée, et cela finalement nous rend un service inestimable, car elle fournit une raison objective au statu quo culturel.
Il y a là, pourtant, des formes d’abandon qui ne sont pas acceptables.

Je sais. Ce n’est pas facile. Mais songez au nombre de ceux qui, dans le poste ou la fonction que vous occupez et dans laquelle vous êtes installés, pourraient y prétendre parce que leur potentiel objectif est à l’égal du vôtre.
Vous objecterez que c’est le résultat du travail personnel, de la réussite à tel ou tel concours, la reconnaissance de votre propre excellence, qui vous fournit cette légitimité et les fruits qu’elle vous procure.
Est-il sûr et avéré que cela ne soit pas bâti, en partie, sur une imposture qui résiste aujourd’hui mais qui ne pas résistera demain?

Notre faculté de langage, notre faculté d’éveil, notre intelligence commune, sont façonnés par un déterminisme invisible qui n’est pas lié uniquement à l’origine sociale. Il se réalise via un grand nombre de relais qui vont de l’école à la prégnance politico-médiatique.
Nos sociétés doivent se libérer de ce déterminisme et c’est l’enjeu qui doit nous réunir.
La question du revenu universel, qui ne se pose pas au périmètre d’une seule nation et qui n’est pas une question de comptabilité, est cette occasion.
Il faut lever un nouvel Homme, universel.

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