Les cycles et la permanence

Nous devrions, nous humains, nous investir dans ce qui réalise notre permanence et nous délivrer des cycles si nombreux qui nous gouvernent, car tout porte à penser que leur forme et leur pression vont s’accroître et se diversifier. Un grand nombre de nos constructions physiques et de nos modélisations sociales et intellectuelles sont liées et mues par la conscience que nous avons des cycles à commencer par ceux du temps, des saisons, de la vie et de la mort, de nos sentiments et de nos passions.
Loin de nous en émanciper, nous nous adonnons corps et âme à l’alternance de passions contradictoires, que nous avons inscrite dans le déroulement de la vie démocratique, appréhendée comme la succession de passions et d’accords partisans et idéologiques.

La force propre à l’homme est pourtant de se prémunir des cycles et d’échapper à leur dureté, au chaos dont ils sont chargés, et si nous nous sommes construits en sociétés, puis en civilisation, c’est afin de porter plus haut et loin, plus profond et plus densement, cette propriété et d’élever ainsi, par la science et dans la connaissance, cette disposition.
Cette force propre s’est élevée en volonté.
C’est elle, cédant à des attractions multiples, que nous avons abdiqué.

Cette aspiration continue appartient-elle à la culture ou l’inné? Elle n’est pas notre exclusivité puisque les animaux et les cellules, elles-mêmes, se regroupent pour assurer à des stades divers et dans des complexités différentes, des symbioses et des formations susceptibles de contrarier ces cycles qui commencent au fait que l’on est soi même, généralement, proie et prédateur, mus par des nécessité et des instincts opposés, mais qui se croisent pour élaborer les stratégies de survie, qu’elles soient de défense lorsque nous sommes proie ou d’agression lorsque nous sommes prédateurs. Mais notre statut de prédateur apprend de notre statut de proie et inversement.
La vie est un triomphe sur les forces du chaos et l’intelligence, le goût pour l’esthétique, les choses policées, témoignent de l’élan qui nous porte, en toutes choses, vers l’harmonie et le sens.
Tout cela est violenté et pris à rebours.

La civilisation que nous avons aujourd’hui n’est pas celle que nous porterons aux nues parce qu’elle n’est pas celle qui nous porte aux nues. Elle est en attente d’un profond renouvellement et d’une profonde liberté.
Lorsque nous parlons de la finance pour la finance, nous ressentons une aversion profonde et un sentiment de violation. L’aversion a plusieurs causes. Certaines sont justifiées et d’autres pas et sont donc irrationnelles.

Les processus de spéculation, au delà même de l’aspect, terrifiant et destructeur, que peuvent inspirer des opérations menées, grâce à la puissance d’instruments informatiques et à des algorithmes, sur les cycles objectifs des marchés sensibles, pour une ressource particulière, au potentiel entre l’offre et de la demande, et la prévision de sa future évolution, constituent des détournements d’intérêt.
Ils marquent, je le crois, quelque chose de plus signifiant que ce réflexe naturel qui consiste à accuser la cupidité humaine, mais l’accuser en ceux qui concentrent plus que d’autres le pouvoir de l’exercer ou de s’y adonner.
Une perversion, car c’en est une, est surtout un indice sur l’insatisfaction dans le système et nous devrions écouter ce que cette perversion systémique nous dit sans nous contenter de l’idée toute faite que c’est la nature des opérateurs, les traders en l’occurrence et derrière eux les banques, ce qui est typique de l’affaire Kerviel en France, qui sont tenus pour en être exclusivement les agents.

L’argent n’est coupable de rien. L’économie n’est pas celle de l’argent qui dort et qui se dévalue de lui-même. L’économie qui est liée à l’échange et la prospérité d’un ensemble économique se mesure non pas à l’accumulation statique mais à l’épanouissement des bienfaits générés.
Il y aura probablement pendant pendant longtemps des crimes d’argent aux marges, ce qui n’est pas fondamentalement grave. Ce qui est grave c’est lorsque les crimes d’argent atteignent le coeur car il n’en demeure pas moins que la dynamique d’un système économique est d’aller là où il peut trouver à être florissant et à générer des échanges fructueux et qui satisfont à l’harmonie des sociétés.
Si les sociétés, particulièrement celles des pays riches, après des ères d’essor, ne sont pas en mesure d’offrir la mutation qui permet la qualité de cet échange, le système se retourne contre elles et le vice de la cupidité, de l’argent pour l’argent, fond sur elles.

Mais il ne faut pas inverser la charge de la faute.
C’est nous qui disons ce qui a de la valeur et nous devrions nous honorer, dans ce contexte de flottement dans lequel nous sommes, que l’art soit devenu une valeur refuge. S’il venait à ne plus l’être au profit d’autres spéculations, sans doute aurions-nous perdu quelque chose de fondametal qui est relatif à l’espoir.
On ne devrait s’inquiéter jamais qu’une oeuvre pulvérise des records. Aucun des records ne nous offense; ce qui est offense, c’est que nous ne comprenions pas ce que cela représente.

Les principes de régulation fondent les sociétés. Celui qui gouverne bien pour le bien général de son peuple est celui qui met en place des dispositions permettant de réguler l’accès le plus juste possible aux ressources vitales, élargies aux ressources immatérielles de la connaissance, du confort et du beau. On a mis en place des stocks, de quelque nature qu’ils soient, à cette fin.

L’agriculteur et l’éleveur est à l’origine de cette révolution sociétale. Le chasseur-cueilleur n’aurait pas su l’être car il est tributaire des cycles de la nature et de ses accidents.
Il a fallu une révolution de l’esprit pour passer de cette satisfaction primaire à une organisation qui la transcende et le fait que cette période ait été celle qui a donné naissance aux religions du livre témoigne, même si aujourd’hui, nombreux sont ceux à considérer la religion comme un enchaînement de l’être, de l’espérance qui a pu se libérer, alors, dans l’esprit.
Nous oublions d’où nous venons, car nous sommes entrés dans des sociétés qui sont celles de l’abondance, les crises auxquelles nous sommes exposés relevant de cycles d’accès à part de cette abondance.

Il y a donc une perversion qui s’est installée dans un système qui par ailleurs, puisque vecteur de progrès incontestables, dans tous les domaines, a su être vertueux.

Notre nature appartient à la transcendance et notre élévation consiste à nous libérer des cycles afin d’établir notre permanence. Permanence dans notre capacité à conjurer la faim, le froid, lorsque l’hiver est là; à conjurer les épidémies lorsque les pandémies quelles qu’elles soient, nous menacent; à conjurer toutes les pauvretés.
La régulation est le mode opérationnel par lequel nous nous préservons des cycles. Au fond de nous, nous conservons des fascinations qui en disent long sur ce combat intérieur entre ce qui nous est imposé par les cycles et ce qui nous en libère.

Nos sociétés dites modernes se sont liées à ces cycle de croissance, de plein emploi et de chômage. Elles en ont fait souvent l’argument pour se justifier de leur impuissance à juguler des effets néfastes que ces cycles peuvent avoir sur le bien être de leurs citoyens ou sujets, alimentant la promesse que le jour chassera la nuit, la croissance succèdera à la crise et plus nous invoquons cette alternance, devenue le mode de gestion de nos crises, plus il semble, désormais, que ces mécaniques nous précipitent, faute de les nourir par une pensée politique adéquate, dans le vide de leur propre ordre.

Nous sommes d’autant plus en droit de le déplorer que c’est notre faute.
C’est à nous, à travers la civilisation que nous établissons et faisons progresser, d’assurer notre permanence.

Bien à vous.

Publicités
Tagué , ,

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :